Dossier spécial Traité réformateur
Les Euros vous proposent durant tout le mois d’octobre une série de 15 articles écrits par des personnalités politiques ou du monde universitaire afin de mieux cerner l’enjeu du Traité réformateur : qu’est ce qui va changer, qu’est-ce qui ne changera pas, quelles conséquences pour l’Union.
Ce dossier fera par ailleurs l’objet d’une publication spéciale début novembre, et sera diffusé par notre partenaire Notre Europe, le think tank créé par Jacques Delors.
Quant aux Polonais, le gouvernement sortant posait des exigences particulières que le nouveau va peut-être abandonner mais la négociation s’est déroulée sous forte contrainte. En simplifiant un peu, ces deux partenaires ont signifié aux 25 autres : « la Charte ou la vie ».
D’où la solution retenue dans un protocole annexé à ce traité qui interdit à la Cour de justice, comme à toute juridiction nationale, d’estimer que les lois, règlements ou dispositions pratiques ou action administratives
Les dérogations ne portent pas sur des points mineurs
Tout d’abord, une dérogation sur les droits et principes fondamentaux n’est pas une entorse à une coopération technique. Elle touche le cœur même de l’engagement européen. En créant deux classes de citoyens en Europe, ceux qui bénéficient de droits pleins et ceux qui doivent se contenter de la portion congrue, elle porte atteinte à la citoyenneté européenne en devenir. En relativisant la portée de ces droits, elle ouvre une brèche dans un système de valeurs déjà bien foisonnant, fort mal identifié par le grand public. Reste à savoir d’ailleurs si le juge communautaire admettra ce double standard. Bien sûr, la plupart des droits contenus dans ce document sont déjà inclus dans d’autres textes, à commencer par la convention européenne des droits de l’Homme du Conseil de l’Europe. Bien sûr, la jurisprudence de la Cour de justice des communautés européennes a déjà doté l’Union d’un corpus de droits et principes qui, en eux-mêmes, mettent les citoyens à l’abri des comportements arbitraires. Il n’en demeure pas moins que cette attitude, de la part du Royaume-Uni, pays qui a inventé la démocratie parlementaire et l’habeas corpus, comme de la Pologne qui se relève de décennies de totalitarisme, donne un mauvais signal. Surtout quand le manque de solidarité se double d’un manquement à la parole donnée.
Le double-jeu britannique : gagnant sur toute la ligne
En effet, cette dérogation ne vient pas de la découverte, à l’été 2007, d’une difficulté inédite des Britanniques
Le double-statut de la Charte : un nivellement par le bas et une preuve flagrante de manque de solidarité
Les gouvernements britanniques successifs semblent incapables de ramener un peu de raison dans le débat européen national. La bataille pour l’Europe n’est pas menée ; les pires inepties circulent. En Pologne, c’est aussi une frange minoritaire de la population, dont les sentiments sont attisés par des médias peu portés à la modération, qui pose ces exigences. Incontestablement, l’UE est nivelée par le bas. Et ce n’est pas fini.
L’élargissement en péril
Là est le plus grave. L’affirmation de principes fondamentaux communs à tous les Etats – anciens et nouveaux membres – était censée parachever l’élargissement de l’UE aux pays d’Europe centrale et orientale. Cet élargissement, la Grande-Bretagne l’a ardemment voulu. Mais de même qu’elle refuse de supporter le surcoût financier qu’entraîne l’arrivée de nouveaux membres, voilà qu’elle rejette la solidarité sur l’essentiel. Dés lors, le risque de « détricotage » existe ; d’autres gouvernements d’Etats actuels ou futurs de l’UE pourront, à sa suite, demander à être dispensés de ce qui les gêne. Si les dérogations se multipliaient, la règle du jeu finirait par devenir variable et donc, par perdre tout son sens.
Vis-à-vis du monde extérieur, les « opting-out » sont consternants. Comment continuer à justifier notre politique d’élargissement par la volonté « d’exporter nos valeurs », si nous ne sommes plus d’accord, entre nous, sur ce que sont ces valeurs ? Des valeurs ? Quelles valeurs ?... seront fondés à demander les candidats. Celles des continentaux ? Celles des Britanniques ? Celles qu’iront piocher dans le pot commun, demain, « à la carte », des gouvernements soumis au chantage d’une frange de leur population ? Il paraît difficile de résister à des demandes de dérogation venant de pays marqués par une histoire récente difficile, ou soumis aux influences d’un islam rigoureux, d’adhérer à nos valeurs « en bloc » si certains Européens eux-mêmes, s’y dérobent.
Sans compter que le chantier le plus vaste ouvert par le traité réformateur est celui de l’action externe : se doter d’un ministre des affaires étrangères, même s’il ne porte plus ce nom, et d’un service diplomatique, voilà une belle avancée ! Mais pour forger une politique étrangère, un accord solide sur des valeurs partagées n’est pas superflu. Les valeurs ne se substituent pas à une analyse des enjeux stratégiques et des contraintes géopolitiques, mais elles peuvent utilement éclairer la réflexion, encadrer l’action. La dérobade du gouvernement polonais précédent face aux initiatives des autres Européens tendant à l’abolition universelle de la peine de mort, nous rappelle que le socle de valeurs partagées doit être solide si l’on veut, sur cette base, bâtir une politique étrangère et de sécurité réellement « commune ».
Les valeurs ne sont pas une décoration, un stuc sur la façade de la maison européenne ; elles en sont les fondations. C’est pourquoi nous soutenons ce traité mais continuerons à nous battre sur le terrain des valeurs, quelles que soient les dérogations que certains réclament et ont hélas obtenues.










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