« A travers l’Europe, la Chine montre à Washington les règles du jeu »

Ce que révèle le report du sommet UE-Chine

La Chine annule le XIe Sommet Union européenne-Chine au motif de la rencontre entre le Dalaï Lama et le président du Conseil, Nicolas Sarkozy. Cette épreuve de force est un message adressé à la cohésion de l’Union Européenne : saura-t-elle dépasser ses divisions et faire front commun, ou ses membres mettront-ils leur intérêt propre en avant, comme c’est si souvent le cas ? En somme, quel avenir pour les relations UE Chine ?

Éclairage avec Jing Men, professeur spécialiste des Relations Europe - Chine au Collège d’Europe à Bruges, qui nous livre son analyse.



Laure Delcroix : Que pensez-vous de la décision de la Chine de sanctionner certains dirigeants européens du fait qu’ils rencontrent le Dalaï Lama par l’annulation de ce XIème sommet UE-Chine ? Quel avenir cela augure t’il pour les relations entre les deux puissances ?

Pr Jing Men : La décision de la Chine de reporter le sommet UE-Chine cette année, a été prise à mon avis au regard des considérations suivantes :

Tout d’abord, les dirigeants chinois considèrent la souveraineté nationale comme le principe numéro un de leur politique étrangère. La question tibétaine est une question interne. Pékin n’aime pas voir tant de dirigeants Européens impliqués dans les affaires domestiques de la Chine. En reportant le sommet, la Chine cherche à faire comprendre à l’Union européenne que ce principe doit être respecté.

En second lieu, une telle décision est prise contre le contexte d’une vague de sympathie et de soutien au sein de l’Union européenne envers le Dalaï Lama. Du fait que l’année prochaine sera le cinquantième anniversaire de l’insurrection du Tibet et le vingtième anniversaire de l’évènement de Tien An Men, Pékin craint que si aucune action n’est entreprise pour clarifier sa position sur la question tibétaine, il y ait davantage de conflits politiques entre l’Union européenne et la Chine l’année prochaine.

Troisièmement, un tel message n’est pas envoyé seulement aux Européens, mais aussi au prochain Président des Etats-Unis d’Amérique. Du fait que le parti démocrate américain attache une telle importance à la démocratie et aux droits de l’homme, des problèmes pourraient apparaître dans les relations bilatérales, du fait de positions différentes et de considérations normatives dans les prochaines années. En reportant la réunion du sommet EU-Chine, Pékin montre à Washington la ligne à suivre, la règle du jeu.

Jing Men

Jing Men (BE) est Professeur de la chaire InBev-Baillet-Latour de Relations Union européenne-Chine au Collège d’Europe.

Elle est titulaire d’un Baccalauréat (1990) et d’une Maîtrise (1993) en Langue et Littérature Anglaise à l’Université Nankai à Tianjin, Chine. A la Vrije Universiteit Brussel elle a obtenu un doctorat en Sciences politiques (2004) et un post-graduat en management (2002).

Professeur Men est Professeur assistant d’affaires internationales au Vesalius College, Bruxelles, et chercheure senior en politique étrangère chinoise au Brussels Institute of Contemporary China Studies, Vrije Universiteit Brussel. Elle a abondamment publié sur les relations UE-Chine, l’intégration européenne ainsi que sur la politique étrangère chinoise et les relations extérieures de la Chine.

En Europe, le Dalaï Lama jouit d’un haut niveau de respect en tant que chef spirituel des croyants bouddhistes tibétains. Une telle image a été promue pendant des années en Europe par les médias. Alors que tous les dirigeants nationaux dans l’Union européenne sont élus par leurs peuples, la rencontre de ces dirigeants politiques avec le Dalaï Lama est bien reçue par l’opinion publique. A l’inverse, si un dirigeant, à cause de la pression de la part de Pékin, évite de rencontrer le Dalaï Lama, il ou elle devra faire face à de sérieuses critiques de la part de son Parlement. C’est pourquoi, rencontrer ou ne pas rencontrer le Dalaï Lama semble être une question épineuse pour les dirigeants européens. Entre l’Union européenne et la Chine, une communication bilatérale devrait être améliorée afin de permettre une compréhension et une confiance mutuelle.

La Chine a été claire envers l’Union européenne en explicitant la raison du report du sommet mentionnant la rencontre de Nicolas Sarkozy avec le Dalaï Lama. Le problème reste le niveau bilatéral entre la Chine et la France. En d’autres termes, la Chine ne veut pas « européaniser » la question. Dans sa prise de contact avec l’Union européenne, la Chine a réalisé que les positions des Etats membres de l’Union européenne sont loin d’être harmonisées. Chaque Etat membre a son propre intérêt national. Dans leurs relations avec la Chine, il y a à la fois compétition et coopération. Après que la chancelière allemande Merkel ait rencontré le Dalaï Lama en septembre 2007, Sarkozy s’est rendu après un délai de deux mois à Pékin et a remporté des contrats commerciaux pour une valeur de 30 milliards de dollars américains. Maintenant que les relations sino-françaises ne sont plus au beau fixe, la façon d’agir des autres Etats membres sera cruciale pour décider des futures relations UE-Chine. Quoi qu’il en soit, la question de savoir si les 27 Etats membres adopteront la même position dans leurs relations avec la Chine se pose avec un grand point d’interrogation.

Laure Delcroix : Que pensez-vous de ces rencontres sino-européennes organisées depuis 11 ans ? Estimez vous que ces rencontres ont contribué à l’approfondissement des relations qui ont débouché sur la mise en place d’un partenariat ?

Pr Jing Men : Le sommet UE-Chine est un des mécanismes institutionnels les plus importants entre la Chine et l’Union européenne. Depuis 1998, des dirigeants des deux parties se rencontrent annuellement pour donner des instructions au développement des relations bilatérales. Les thèmes de discussion et les déclarations conjointes lors du sommet sont toujours préparés d’avance, résultats de plusieurs mois de négociation et de coordination entre les diplomates et les experts des deux côtés. Il devrait être précisé que derrière le mécanisme de la réunion au sommet, de nombreuses personnes et de nombreuses institutions, tant européennes que chinoises, se rencontrent régulièrement pour travailler sur les relations bilatérales. Par exemple, les négociations pour l’accord de partenariat et de coopération entre la Commission européenne et les ministères chinois des Affaires Etrangères et du Commerce ont été organisées sur plusieurs réunions depuis le début de l’année 2007.

C’est pourquoi, malgré le report de la réunion au sommet, les contacts au jour le jour entre les deux parties ne sont pas interrompus. A l’inverse le sommet est la réunion au plus haut niveau entre l’Union européenne et la Chine. Son report, aura donc certainement quelque impact négatif sur les relations bilatérales. Si les deux parties négocient au mieux, le dommage pourrait être vite réparé. Au printemps prochain se tiendra le Dialogue économique et commercial de haut niveau qui peut représenter une bonne opportunité pour remettre les relations sur de bons rails.

Laure Delcroix : Que conclure du partenariat sino-européen, en place depuis un an ? Premier partenaire de la Chine au niveau commercial, l’UE est-elle aujourd’hui considérée comme un réel partenaire et peut-elle amener la Chine à ouvrir les yeux sur les responsabilités que partagent les 2 puissances, à savoir le changement climatique et la coopération de développement ou encore un système commercial multilatéral ? Pensez-vous qu’elle peut influencer la Chine sur la question des droits de l’homme ?

Pr Jing Men : L’actuelle coopération économique et commerciale UE-Chine est basée sur l’accord de 1985. Du fait d’un développement rapide des relations bilatérales économiques et commerciales, l’Union européenne et la Chine étaient d’accord sur la nécessité de mettre à jour l’accord de 1985. Cependant, les deux parties n’ont pas réussi à trouver de consensus pour décider de la nécessité d’un ou de deux accords afin de définir la coopération bilatérale. Selon la Chine, il devrait y avoir un nouvel accord sur les relations économiques et commerciales bilatérales. L’accord de partenariat et de coopération devrait être un accord séparé. Pour les Européens, la mise à jour de l’accord sur les relations économiques et commerciales bilatérales devrait faire partie intégrante de l’Accord de partenariat et de coopération. C’est pourquoi, il n’est pas facile de savoir si un ou deux documents seront produits à la fin des négociations en cours.

Actuellement, il y a encore beaucoup de différences entre les deux parties sur quelques questions-clés inclues dans les négociations (par exemple, la question des droits de l’homme). Certaines de ces différences ont disparues, d’autres persistent. Il est difficile de dire si les négociations arriveront à leur terme dans un an. Si des progrès sont réalisés l’année prochaine, il pourrait être possible qu’un accord soit annoncé au sommet de 2009. Mais c’est une prédiction très optimiste. Trop de facteurs peuvent affecter les négociations. Attendons et voyons.

L’Union européenne est un des partenaires de la Chine et vice-versa. En construisant un réseau de partenariats au niveau mondial, l’Union européenne autant que la Chine cherche à créer un environnement favorable pour leur propre essor. L’expérience de la Chine de son intégration au sein de la société internationale enseigne au pays comment se comporter comme un acteur responsable dans le monde. La Chine a fait des progrès notables pendant l’ère post guerre froide, mais certains restent à faire.

Emmeline Allioux : On a vu les efforts entrepris lors des JO 2008 par la Chine sur la question environnementale. Quelle position la Chine pense-t-elle adopter lors des négociations du futur Protocole Post-Kyoto ? Quels engagements est-elle prête à prendre ?

Pr Jing Men : La position de la Chine sera probablement la même que celle affichée au protocole de Kyoto. La Chine met l’accent sur le fait que les pays développés devraient conduire la lutte pour réduire les émissions de gaz à effet de serre dans l’effort global contre le réchauffement de la planète. La Chine souligne également que le calcul des émissions de dioxyde de carbone devrait se faire par tête. Cela n’est évidemment pas accepté par les pays industrialisés. L’UE a été active pour inciter ses Etats membres à suivre des standards stricts d’environnement, mais les Etats-Unis semblent plus réticents à faire de même. La Chine en tant qu’économie la plus dynamique du monde a une responsabilité incontournable pour coopérer avec les autres pays afin de travailler à une solution réaliste.

La Chine a réalisé l’état critique de dégradation de l’environnement et a renforcé le contrôle politique et adopté des règles et des standards plus rigoureux. Le 11ème plan quinquennal de la Chine pour la période 2006-2010 indique ainsi clairement les objectifs d’économie d’énergie et d’amélioration de l’efficacité. Le Plan de protection de l’environnement a été approuvé par le Conseil d’Etat en novembre 2007. En avril de cette année, la Chine a adopté la version amendée de la loi chinoise sur la conservation de l’énergie. Enfin, beaucoup des projets développés entre l’Union européenne et la Chine ont pour vocation de protéger et d’améliorer l’environnement.

Emmeline Allioux : Est-il probable que la Chine accepte de participer à l’aide au développement de l’Afrique dans un cadre multilatéral ? L’intervention unilatérale de la Chine sur des projets de développement ne nuit-elle pas à l’effort international de coordination des donateurs pour l’efficacité de l’aide ?

Pr Jing Men : Il est possible pour la Chine de travailler ensemble avec l’Union européenne et d’autres pays dans un cadre multilatéral pour offrir une aide au développement à l’Afrique, mais cela dépendra des politiques de l’Union européenne et des réactions des pays africains. La mondialisation rapproche les pays les uns des autres. L’interdépendance économique entre la Chine, l’Union européenne et l’Afrique indique que la coopération multilatérale pourrait être la direction future des relations trilatérales en place jusqu’à aujourd’hui .

Cependant le mécanisme multilatéral ne fonctionnera effectivement que si les parties impliquées ont de fortes motivations à travailler ensemble. Pour les Européens, autant que pour les Chinois, il sera nécessaire pour eux de répondre clairement aux questions suivantes ; quels sont leurs objectifs respectifs pour offrir une aide au développement à l’Afrique ? Est-ce que de tels objectifs convergent ou divergent ? Est-il possible de réduire l’écart de différence entre leurs politiques en Afrique ? Dans quelle direction peuvent ils coopérer afin d’assister le développement en Afrique ? Quels sont les problèmes majeurs de l’Afrique ? Quel moyen d’assistance pourra être le plus efficace pour sortir les Africains de leur pauvreté ?

La situation actuelle de l’Afrique est partiellement l’héritage de l’histoire coloniale et partiellement le résultat d’un manque de gestion efficace des dirigeants nationaux. Changer la situation en Afrique est un projet très ambitieux et complexe. L’aide au développement peut satisfaire quelques besoins à court terme des Africains, mais elle ne peut régler les problèmes fondamentaux du continent.

Emmeline Allioux : Comment le plan de relance économique de la Commission invitant les gouvernements de l’UE à injecter 300 milliards d’euros dans l’économie peut-il se coordonner au mieux avec le plan massif de relance de la Chine de 573 milliards de dollars ? Comment l’UE et la Chine peuvent-ils ensemble faire face à la crise financière ?
Pr Jing Men : Pour faire face à la crise financière globale et les hautes espérances des autres pays, le gouvernement chinois a annoncé le plan d’investissement de près de 600 milliards de dollars américains pour stimuler leur économie et maintenir un taux de croissance stable de leur produit intérieur brut. C’est le plan le plus agressif jamais pris par Pékin dans l’histoire de la République populaire de Chine. Cela indique que les dirigeants chinois comprennent tout à fait combien la crise financière et économique est sérieuse. Du fait de la crise financière, la croissance du produit intérieur brut de la Chine a baissé de 9% au troisième trimestre de cette année. La croissance pour le quatrième trimestre devrait être de seulement 5,8%. La banque mondiale prédit une croissance du produit intérieur brut de la Chine pour l’année prochaine n’excédant pas les 7,5%. Du fait que la Chine a gardé un taux de croissance de plus de 10% ces trois dernières décennies, la récession soudaine de la croissance économique risque de causer de nombreux problèmes à l’économie chinoise. Les investissements considérables planifiés par le gouvernement chinois sont prévus pour soulager quelques problèmes et garder l’impulsion du développement. Comme la Chine est le deuxième plus grand partenaire de l’Union européenne, et que la Chine est regardée comme l’usine du monde, son développement ininterrompu sera une grande contribution au développement mondial.

L’UE et la Chine partagent la même attitude en réformant le système financier international. La crise financière internationale pourrait présenter une bonne opportunité pour démocratiser la prise de décision des finances internationales. Cependant, il reste un long chemin avant d’atteindre un quelconque résultat tangible. C’est certainement une tâche risquée - le défi de réformer le système n’est pas moins risqué que celui apporté par la crise internationale.


Illustration de l’article : le Dalai Lama, chef spirituel bouddhiste et José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, lors d’une rencontre entre leaders et représentants des principales religions à Bruxelles, en mai 2006.
- Source : Commission européenne


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Laure DELCROIX

Laure dirige le bureau d’Euros du Village à Bruxelles, fonction qu’elle exerce à plein temps. Diplômée de la filière intégrée en sciences politiques et sociales entre l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux et l’Université de Stuttgart en Allemagne, (...)

Sur internet

Commission européenne
Relations extérieures: Chine (en anglais)

Communiqué de presse de la Commissaire chargée de la politique régionale, Danuta Hübner
"EU- China co-operation in the area of cohesion policy: current state and perspectives"
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