La campagne apathique explique peut-être le faible taux de participation de 55,31%, même si ce chiffre est plus élevé que ceux auxquels les électeurs polonais avaient habitué leurs dirigeants (15 points de plus qu’à la dernière présidentielle). Le détail des résultats vient confirmer la tendance générale d’une Pologne fracturée. En effet, le pays se retrouve divisé en deux parties bien distinctes : le nord et l’ouest du pays ont voté massivement pour la Plateforme Civique de Komorowski (PO, centre-droit) et le sud et l’est (à l’exception de Varsovie) pour Droit et Justice (PiS, droite conservatrice) de Kaczyński, frère jumeau du président défunt. Il semblerait que Komorowski ait remporté les voix de ses électeurs habituels auxquels se sont ajoutées de nombreuses voix venant des jeunes et des citadins, davantage anti-PiS que pro PO. Lors de la campagne Komorowski n’a pas souhaité mettre en avant le bilan de Lech Kaczyński pour des raisons de décence, mais n’a pas présenté son plan de modernisation du pays, qui s’inscrit pourtant dans la continuité du travail du gouvernement actuel, message envoyé clairement par le Premier ministre Donald Tusk (PO) après le crash de l’avion présidentiel. Tusk n’avait pas souhaité briguer la fonction présidentielle, préférant laisser le champ libre à Bronisław Komorowski. Lors de la campagne il s’était montré un soutien important de Komorowski qui était peu connu des Polonais jusqu’alors. Quant à Kaczyński, il a pu compter sur les voix qui lui étaient déjà acquises : celles d’une Pologne moins éduquée, plus âgée et provinciale, ainsi que sur certains votes dictés par l’émotion. Son changement d’image, avec une présumée métamorphose en homme à la tête d’un parti ouvert au compromis et enclin au dialogue n’a pas convaincu les autres électeurs.
Fin de campagne, retour d’un PiS agressif
Et pour cause, à peine l’élection terminée, les Polonais ont retrouvé le Jarosław Kaczyński qu’ils connaissaient : agressif et à la recherche de confrontations. Il semble avoir fait de la recherche des responsables du crash de l’avion de son frère son absolue priorité, sujet délibérément mis de côté pendant la campagne. Il profère désormais des propos haineux dans la presse accusant directement les Premiers ministres Donald Tusk et Vladimir Poutine (Russie), ainsi que toute la PO, d’être coupables de la mort de son frère, déclarant dans l’hebdomadaire conservateur Gazeta Polska que « pour établir la responsabilité politique de certaines personnes, il n’y a pas besoin d’enquête. Il faut juste en parler au bon moment pour que la Pologne et le monde entier l’entendent ». Le populisme est de retour, et les déclarations adressées aux « amis russes » pendant la campagne ainsi que la main tendue à ses adversaires pour travailler ensemble pour le bien du pays ne semblent plus d’actualité. Désormais Kaczyński refuse de travailler avec ceux qui « n’ont pas été corrects envers son frère ».
En lui apportant 46,99% de leurs voix, les Polonais ont toutefois fait savoir qu’ils étaient toujours disposés à voter Kaczyński, et ce malgré les mauvais sondages dont bénéficiait son parti avant la mort du Président. De plus, la campagne a confirmé que Kaczyński pouvait compter sur le soutien de l’Eglise, mais aussi sur celui de la télévision publique. Selon des sociologues ayant travaillé sur le temps d’antenne des candidats, les chaînes publiques ont présenté ce dernier de manière positive 57% du temps, contre seulement 18% en ce qui concerne Komorowski.
La majorité pour la PO
Bronisław Komorowski sera investi président au début du mois d’août. Pour le moment, il a annoncé que sa première décision sera la nomination de nouveaux ministres à la chancellerie présidentielle, étant donné que tous les collaborateurs de Lech Kaczyński ont démissionné dès l’annonce des résultats officiels du scrutin. L’élection de Komorowski mettant fin à la cohabitation, la question est de savoir quelles seront les décisions suivantes de la majorité. On sait Komorowski proche de Tusk et on connait leurs projets de grandes réformes, notamment au niveau du système de santé et des retraites. Mais rien de concret n’a pour le moment été annoncé.
A ces projets s’ajoute la lutte contre le déficit, notamment dans la perspective de l’adoption de la monnaie commune à l’horizon 2016. Pour cela, le gouvernement prône une rigueur budgétaire, espérant réduire le déficit actuel de 7,1% du PIB à 2,9% en 2012. Komorowski est également favorable aux retraits des troupes polonaises d’Afghanistan et à une réforme du statut des agriculteurs, sans oublier ses promesses de campagne telles que la hausse des salaires des enseignants, des billets de train à moitié prix pour les étudiants et l’une des mesures les plus controversées de sa campagne : le remboursement des fécondations in vitro, condamnées par la religion catholique.
La PO étant majoritaire, elle doit désormais assumer seule ses décisions et ne peut plus compter sur l’excuse du veto présidentiel, dont Lech Kaczyński avait pris l’habitude d’user régulièrement. La majorité se retrouve donc face à un choix qui peut s’avérer décisif pour la suite de la vie politique polonaise : va-t-elle rester prudente, ne passant pour le moment que de petites réformes et gardant son grand plan de modernisation pour l’après-législatives et risquer de décevoir certains électeurs par son inertie ? Ou va-t-elle s’attaquer dès à présent aux grandes priorités pour le pays en risquant de brusquer la population et de perdre son plébiscite ?
Nouvelles élections et présidence de l’UE en perspective
Car les deux prochaines échéances électorales sont proches : les territoriales auront lieu à l’automne 2010 et les législatives en 2011, ce qui place la majorité dans la situation délicate d’une transition qui se prolonge de par la possible défaite à chacun de ces scrutins. Donald Tusk prépare déjà ces élections, il évoque prudemment la possibilité d’une future coalition avec le parti de gauche SLD, dont le candidat Grzegorz Napieralski a obtenu 13,68% des voix au premier tour (on estime que 70% de ses électeurs se sont reportés sur la PO au second tour). Une coalition avec le PiS, qui a pourtant de grandes chances d’être plus populaire que la gauche lors des prochains scrutins, semble peu envisageable, le compromis entre les deux partis de droite n’est donc pas à l’ordre du jour.
Enfin d’un point de vue européen, l’élection de Komorowski est une bonne nouvelle. La Pologne pourra désormais s’exprimer d’une voix unique au niveau communautaire et éviter les incidents diplomatiques multipliés par Lech Kaczyński, qui avaient poussé Donald Tusk à se tourner au Tribunal Constitutionnel pour rappeler le rôle de chacun. La bonne entente entre le Premier ministre et le Président permettra désormais de mener la politique européenne du pays main dans la main. Bien qu’à l’heure actuelle les deux hommes semblent préférer se concentrer sur la politique intérieure, les bonnes relations entre les deux hommes présage d’une présidence de l’Union Européenne au second semestre 2011 efficace.












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