La procédure d’adhésion de la Croatie a pris six années. Avez-vous le sentiment que la Croatie a « payé » le manque de vigilance de l’Union européenne, notamment en termes de lutte contre la corruption, envers la Roumanie et la Bulgarie qui ont été admises sans être véritablement « prête » ?
En effet, la Commission et les Etats membres se sont rendus compte qu’il fallait structurer la procédure qui n’était pas parfaite et malheureusement cela s’est produit au moment de nos négociations. Donc maintenant le système est beaucoup plus strict mais aussi beaucoup plus objectif, avec des contrôles dans chacune des phases des négociations et l’on peut être sûr à la fin que tout est en ordre. C’est aussi la garantie pour nous d’avoir introduit tout ce qui était nécessaire pour entrer dans le club. Les négociations sont moins politiques mais un peu plus longues et la décision finale se fait sur base de nombreux documents, même s’il reste une place pour le politique. La Croatie a servi d’entrainement pour la Commission avec ce nouveau système. La Croatie a mis la barre des exigences plus haute et l’a passé.
La mise en « conformité » juridique avec l’UE des 27, ou acquis communautaire demande des restrictions, des sacrifices et parfois également des changements de mentalité. Quels chapitres des négociations ont été les plus difficiles à mettre en œuvre de votre point de vue ?
Deux ou trois chapitres ont été plus difficiles que le reste. Le chapitre sur l’environnement en particulier, non pas que nous ne voulions pas réécrire nos lois environnementale mais la mise en conformité demande beaucoup d’argent, pour les systèmes d’irrigation ou de retraitement des eaux par exemple.
Un autre chapitre difficile, d’un point de vu économique, a été le chapitre 8, celui sur la compétition. Nous avons eu des problèmes avec nos chantiers navals. C’est une tradition que nous avons sur la côte adriatique, nous y construisons des bateaux depuis toujours. Maintenant avec les chantiers modernes nous faisons face à la concurrence de la Chine et de la Corée qui sont moins chères. Nos chantiers reçoivent donc l’assistance de l’Etat sous forme de garanties ou d’argent, ce qui va à l’encontre des règles communautaires. De plus, avec la crise économique et financière depuis quelques années cela n’a pas été facile de trouver des investisseurs privés pour acheter les chantiers.

- Siège du ribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) à La Haye
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Il a été longtemps reproché à la Croatie de ne pas coopérer avec le TPIY, notamment pour la capture de criminels de guerre. Cela a reporté le début des négociations.
Source : MoRsE
Il y a aussi le fameux chapitre 23 « justice et droits de l’homme », qui n’a pas été difficile pour ce qui est d’accepter l’acquis communautaire, car la Croatie est déjà membre de toutes les conventions européennes sur le sujet. Le problème est surtout de prouver que nous nous battons vraiment contre la corruption et contre le crime organisé. Et bien sûr il y a eu la question de notre collaboration avec le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) à La Haye pour les crimes de guerre. Cela a été un point très sensible car nous avons eu la guerre, mais pour nous défendre de l’agression de la Serbie du temps de Milošević et de la rébellion des Serbes en Croatie. Pour notre population il a été très difficile d’accepter que même lorsque l’on se défend on peut commettre des crimes. Cela a été un sujet très sensible pour la population car pour eux les combattants croates sont des héros de la patrie.
Certains pays membres, les Pays-Bas en tête, ont demandé la mise en place d’une procédure de suivi jusqu’à l’adhésion officielle de votre pays. Qu’en pensez-vous ?
Pour nous ce qui est important c’est que les chapitres de négociations sont clos, que la traduction de notre traité [d’adhésion] dans toutes les langues officielles est en cours. Donc nous n’avons pas de problème avec cela, nous avons décidé de continuer nos changements et nos réformes pour améliorer la vie des gens en Croatie et pas juste pour plaire à l’Union européenne. Donc bien entendu nous allons faire le suivi. Nous acceptons les changements car ils sont bons pour la Croatie.
Lors du Sommet européen du 23 juin dernier les Etats-membres ont adopté un accord permettant de rétablir un contrôle des personnes aux frontières nationales en cas de pression « migratoire exceptionnelle ». Cette décision exprime également la défiance de certains pays du nord envers ceux du sud quant à leur capacité à garder les frontières européennes. Vous sentez-vous prêts à entrer dans l’Espace Schengen ?
Nous sommes prêts à entrer dans l’espace Schengen. La frontière donnant sur la mer ne sera pas vraiment problématique pour nous car elle est un peu plus loin des zones de migrations qui posent des problèmes en Méditerranée, il y a d’abord Malte ou Lampedusa ou même la Sicile. Sur le continent nous aurons un soutien de la Commission européenne au niveau technique, de l’équipement et de la formation de nos hommes. Donc, nous n’envisageons pas de problème particulier.
L’un des autres grands sujets de ce Conseil était bien évidemment le nouveau plan de « sauvetage » de la Grèce. La Croatie souhaitera-t-elle faire partie de la zone euro, qui en ce moment est une zone de turbulence ?
Oui, absolument. En ce moment il y a des problèmes au sein de la zone euro, mais ils ne sont pas là à cause de l’euro lui-même, mais parce que certains pays n’ont pas été pas vigilants sur leur dette. Ils n’ont pas respecté les règles, maintenant il faut payer. La Croatie a un grand intérêt pour la zone euro. D’un côté nous avons beaucoup d’échanges commerciaux avec l’Italie, l’Allemagne et l’Autriche, et d’un autre côté beaucoup de touristes viennent de la zone euro et le tourisme représente 20% du PIB de la Croatie.

- Drapeaux de l’UE et de la Croatie
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Le drapeau de la Croatie et le drapeau européen, sur un immeuble du ministère des Affaires étrangères et de l’Intégration européenne, à Zagreb. Un signe de plus du souhait du pays d’accéder à l’UE.
Source : Bogdan Giuşcă
L’Union européenne s’est construite historiquement pour assurer la paix sur le continent et réconcilier les anciens ennemis. Si la Serbie devait rejoindre le club européen, pensez-vous que la population Croate sera à l’aise avec cela ?
Je pense qu’une grande majorité des croates n’aura pas de problème avec ça. Nous avons vécu ensemble pendant des décennies. En Croatie, comme en Serbie ou en Bosnie-Bosnie-Herzégovine, il y a beaucoup de mariages mixtes. C’est vrai que la situation des années 90 a été difficile, Milošević a empoisonné l’atmosphère. Aujourd’hui les relations sont redevenues normales, nous avons des relations commerciales, des relations sociales et familiales qui se développent à nouveau. Evidemment chaque jour ces mauvais souvenirs s’éloignent, et dans dix ans -le temps probable dont la Serbie aura besoin avant de pouvoir faire parti de l’Union européenne- ces événements tragiques seront encore plus dans le passé, donc il ne devrait pas y avoir de problème.
Selon vous, où doit s’arrêter l’élargissement ?
Tous les pays européens peuvent devenir membres une fois toutes les conditions remplies. La limite géographique n’est pas vraiment claires mais je pense que certains pays comme la Biélorussie, l’Ukraine, la Moldavie peuvent devenir membres. Il est important selon moi de faire partie géographiquement de l’Europe et d’avoir un comportement européen.
...donc pour vous la Turquie peut entrer ?
C’est une question de manière de vivre, il faut accepter les règles européennes. Il me semble que la Turquie est acceptée comme un pays européen. La Turquie a un morceau de son territoire sur le continent. J’ai l’impression que l’Union européenne a accepté le fait que la Turquie peut essayer de devenir un pays membre de l’Union européenne. Historiquement, les Turcs ont été présents en Croatie pendant des siècles.
Il s’agit vraiment des valeurs, si le pays est démocratique, s’il est séculaire, si c’est un Etat de droit, si le multipartisme et la transparence existe, s’il existe des droits pour les minorités, si l’acquis communautaire est là, si tous cela est présent, alors on ne peut pas refuser ce pays.
Alors que c’est plutôt l’euroscepticisme qui règne au sein des populations de plusieurs Etats déjà membres, les Croates sont-ils favorables à cette adhésion à l’Union européenne ?
Oui, oui absolument, la population veut devenir membre de l’Union européenne. Il y a 15 ans, 80% de la population était pour. Ensuite, après les différentes demandes de l’Union européenne, le taux a un peu baissé. Aujourd’hui, le chiffre est plutôt de 60% avant la campagne d’explication de ce que signifie notre adhésion à l’Union européenne, après la campagne officielle je pense que le chiffre remontera à 70%.
Que va apporter la Croatie à l’Union européenne ?

- La ville de Rovinj sur la mer Adriatique
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Et 6000 km de côte sur l’Adriatique de gagnées pour l’UE, 6 !
Source : Minikti
Nous allons apporter tout ce que nous avons ! Une mer Adriatique très belle, cette tradition européenne que nous avons, bien qu’elle ait été coupée par différents régimes, une tradition culturelle. Nous allons probablement un peu renforcer le catholicisme dans l’Union européenne car la Croatie est à 80% catholique. Nous allons également renforcer la position des petits pays dont nous ferons partie. Nous avons eu un recensement il y a deux mois, dont les premiers résultats sont sortis il y a quelques jours. Il a été effectué selon les standards européens, à la différence du précédent qui date de 2001. Nous sommes 4 290 000 habitants. Nous apporterons également notre dynamisme mais aussi plus de sécurité. Avec notre adhésion la région sera un peu plus sure : notre connaissance de nos voisins sera très utile pour notre avenir, nous allons pouvoir expliquer aux autres pays européens la meilleure approche à avoir avec cette zone troublée et troublante.


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