« Cette campagne a vu émerger un espace politique européen »

Spécialiste du Parlement européen, Olivier Costa, Directeur de recherche au CNRS et Directeur des études politiques et administratives au Collège d’Europe, analyse les enjeux des élections européennes de cette semaine et revient sur la campagne qui vient de s’écouler - campagne qui aura vu les premiers débats entre candidats de partis européens à la présidence de la Commission. Il en profite pour adresser une critique sévère à l’encontre des médias français, accusés d’alimenter un « tropisme franco-français » et d’entretenir l’idée que « la France fait de la politique sans politiques, et que l’Union fait des politiques sans politique. »


Euros du Village : La grande nouveauté de ces élections européennes est la désignation, par les principaux partis politiques européens, de candidats à la présidence de la Commission. Cette innovation aidera-t-elle à résoudre le fameux « déficit démocratique » européen si souvent dénoncé, ou n’est-ce que de la poudre aux yeux, comme certains le pensent ?

Olivier Costa : Cette innovation semble aller dans le bon sens. Ce qui manque à ces élections depuis 1979, c’est un enjeu clair, des personnalités clairement identifiables et une dimension transnationale. Le débat entre les candidats à la présidence de la Commission est de nature à compenser en partie ces trois carences.

Maintenant, il ne faut pas trop en attendre non plus. En premier lieu, l’intérêt des citoyens et des médias pour cette élection reste limité – comme on peut le constater en France, où la télévision publique refuse de diffuser sur une chaîne généraliste les débats entre les candidats. Ensuite, rien ne garantit que cela fonctionne : cette procédure est une extrapolation des traités, et on peut imaginer que le Conseil européen cherche à imposer un autre candidat que celui proposé par le Parlement européen. Enfin, si ce débat a le mérite de montrer qu’il y a de la politique dans le fonctionnement de l’Union, il peut aussi induire les citoyens en erreur, en leur laissant penser que la logique électorale domine le fonctionnement de l’Union. Or ce n’est pas le cas. Même « élu », le Président de la Commission devra compter avec des commissaires de tous horizons politiques et respecter la logique propre de l’institution.

L’un des objectifs de candidats communs était justement de renforcer le caractère « européen » de ces élections, en impliquant les candidats européens, comme Martin Schulz ou Jean-Claude Juncker, dans les différentes campagnes nationales. Ceci vous semble-t-il être le cas, et voyez-vous dans cette campagne l’émergence de thèmes et stratégies communs dans différents pays ?

Je trouve que c’est un succès indéniable. Les médias – notamment français – parlent peu des élections européennes, mais Schulz, Juncker et Verhofstadt, qui étaient de parfaits inconnus pour un grand nombre de citoyens il y a un mois encore, commencent à être connus. Par ailleurs, l’idée fait son chemin dans l’espace public que les élections européennes ne sont pas qu’une addition d’élections nationales, sous-tendues par des objectifs qui ont peu à voir avec le Parlement européen (sanction du gouvernement, recyclage de responsables politiques ayant perdu leurs mandats, prises de position maximalistes pour la sortie de l’Euro ou de l’Union…), mais aussi un scrutin qui doit appeler des choix clairs sur des dossiers cruciaux, par essence européens. On est, de ce fait, amené à parler des mêmes personnes et des mêmes questions dans les 28 Etats membres. La faible implication des partis nationaux dans la campagne a, de ce point de vue, un rôle paradoxalement positif, puisqu’elle laisse plus d’espace aux thématiques transnationales.

Le système politique français est totalement focalisé sur les enjeux franco-français, voire sur le microcosme parisien

On a beaucoup parlé ces derniers temps du refus de France Télévision de diffuser le débat entre les candidats à la présidence de la Commission sur une chaîne généraliste. La France est-elle plus réticente à l’idée d’une campagne européenne que d’autres pays ?

Certainement oui. Cette réticence reflète le fonctionnement du système politique français, qui est totalement focalisé sur les enjeux franco-français, voire sur le microcosme parisien. Du point de vue des acteurs du monde politique français (élus, ministres, journalistes, communicants, permanents des partis, éditorialistes…), seules comptent les élections présidentielles et législatives. Même les élections locales ne semblent avoir de signification que nationale. Dans ce contexte, les élections européennes sont tenues pour quantité négligeable. Jusqu’en 1999, avec un scrutin de liste nationale, elles se muaient en présidentielle du « pauvre » où s’affrontaient les têtes de liste des principaux partis. Depuis 2004, elles ne suscitent plus guère d’intérêt.

Plus largement, les activités de l’Union ne mobilisent pas. Tout le monde fait comme si aucune décision importante n’était prise par l’Union, alors que les citoyens savent intuitivement que c’est inexact. Les responsables de partis n’aiment pas parler d’Europe, parce que c’est un sujet qu’ils connaissent mal, qui créé des conflits en leur sein et qui les amène à reconnaître que l’échelon national n’est qu’un aspect de l’action publique. Cela crée beaucoup de frustration et impose l’idée que la France fait de la politique sans politiques, et que l’Union fait des politiques sans politique.

Les médias cultivent ce tropisme français, pour les même raisons. Les rédacteurs en chef partent du principe que les citoyens français ne s’intéressent pas à l’intégration européenne, mais cela reste à démontrer. S’ajoutent à cela les spécificités de la télévision publique française qui, Arte, la Cinq et les chaînes parlementaires mises à part, se soucie beaucoup plus d’essayer de faire de l’audience en diffusant des programmes au besoin racoleurs que d’assurer ses missions de service public.

Pour l’instant, la campagne des européennes en France a surtout été marquée par des divisions internes au sein de l’UMP comme du PS, avec dans chaque cas la contestation, par une frange apparemment de plus en plus importante, d’une ligne officielle plutôt pro-européenne. Comment expliquez-vous cette tendance, et la retrouve-t-on dans d’autres pays ?

Cette tendance explique l’atonie de la campagne. A l’UMP comme au PS, il y a un profond clivage entre pro et anti-européens, qui remonte aux débuts de la construction européenne. La droite française a assumé très tôt ses divisions, entre gaullistes favorables à une Europe intergouvernementale, et démocrates-chrétiens partisans d’une Europe fédérale. La réunion des deux entités au sein de l’UMP pose désormais problème. Le PS français s’est pour sa part longtemps montré réticent vis-à-vis de l’intégration européenne, jusqu’à ce que François Mitterrand ne fasse le choix de l’Europe en 1983. La campagne sur le traité constitutionnel en 2004 a remis en cause cette ligne pro-européenne, et a créé un clivage au sein du parti qui n’a pas été surmonté depuis. Les voix critiques sont rendues plus audibles à l’UMP comme au PS par le contexte de crise économique et sociale, et par le flou qui entoure aujourd’hui l’avenir du projet européen.

On retrouve des clivages de cet ordre dans de nombreux pays européens, mais ils sont souvent moins problématiques, en raison de l’existence d’un plus grand nombre de partis.

Il s’agit des premières élections européennes depuis la crise de l’euro et la mise en place des « programmes » de sauvetage financier de la « troïka » Commission-BCE-FMI dans certains pays. Comment se passe la campagne dans les pays qui ont été placés sous programme, et qui ont dû adopter dans ce cadre des mesures d’austérité drastiques (Grèce, Portugal, Irlande, Espagne, Chypre) ? Y-voit-on notamment une réaction anti-européenne particulièrement forte ?

Les réactions anti-européennes sont, bien entendu, plus fortes dans les pays qui ont subi des plans de réforme drastique, qui ont conduit à une inflation considérable du chômage et à des coupes claires dans les budgets sociaux et dans les salaires des fonctionnaires. Ceci étant, tous les pays de l’Union sont désormais tenus de limiter leurs déficits et leur endettement et pour cela de mener des politiques d’austérité, plus ou moins assumées comme telles. De ce fait, le discours dénonçant la contrainte européenne et l’orthodoxie budgétaire est audible dans tous les Etats, et la situation de la Grèce ou de l’Espagne est souvent mentionnée à l’appui de ces critiques. La campagne entre les candidats à la Présidence de la Commission contribue elle aussi à activer ce registre, les candidats de la Gauche européenne, du PSE et des Verts étant très critiques à propos de la manière dont la crise a été gérée depuis 2008. On voit, d’une certaine manière, émerger un espace politique européen.

On peut anticiper une inflexion de la politique économique de l’Union, quel que soit le résultat des élections

Plus largement, l’économie et l’emploi sont une préoccupation majeure pour un grand nombre de citoyens européens. Peut-on envisager une inflexion de la politique économique suivie ces dernières années à la suite des élections et de la nomination d’une nouvelle Commission ?

Oui, on peut anticiper une telle inflexion, quel que soit le résultat des élections. La campagne telle qu’elle s’est déroulée va obliger le futur Président de la Commission à mieux prendre en compte les attentes des citoyens. Pour ce faire, il dispose aujourd’hui des moyens d’orienter la politique générale de la Commission – à défaut d’en décider seul. Il peut notamment veiller à ce que la croissance ou l’emploi soient plus systématiquement pris en compte dans les propositions législatives et budgétaires, dans les décisions de la Commission et dans les négociations internationales de l’Union.

Certes, la composition de la Commission continuera de refléter les majorités au pouvoir dans les Etats membres, et son fonctionnement demeurera collégial ; en outre, il n’y aura pas de majorité claire au sein du Parlement européen, où les décisions devront être construites, comme aujourd’hui, dans le cadre de négociations entre les groupes politiques ; le Président de la Commission devra toujours composer avec le Conseil européen et le Conseil, qui gardent toute leur indépendance. Toutefois, il pourra revendiquer sa nouvelle légitimité électorale pour imposer davantage son point de vue.

Dans l’hypothèse où la gauche gagnerait les élections européennes, elle serait en état, par la conjonction de son poids au PE et du leadership renforcé du Président de la Commission, de peser sur l’action de l’Union.

Pour conclure, quels sont selon vous les principaux défis auxquels l’UE devra faire face dans les cinq années à venir ?

Les défis sont multiples, à la hauteur de l’ampleur de la crise économique, politique et sociale qui frappe l’Union européenne et les Etats membres depuis 2008.

Le premier est le défi de l’opinion publique : la prochaine Commission devra trouver les moyens de renouer le dialogue avec les citoyens, de leur redonner confiance dans l’Union et ses politiques.

Le second est un défi institutionnel : nul ne sait comment la séquence actuelle va s’achever, si le Conseil européen sera contraint ou non de choisir le candidat proposé par le Parlement européen, ni comment le futur président de la Commission interagira avec les députés. Il faudra dans tous les cas clarifier le schéma institutionnel de l’Union, au moins par la négociation d’accords inter-institutionnels clairs.

Le troisième défi a trait aux politiques : la situation actuelle de l’Union exige une action vigoureuse pour remédier à la crise et affronter divers enjeux cruciaux, qu’il s’agisse de la compétitivité, du réchauffement climatique, des migrations ou de la crise budgétaire. Il y a aussi des attentes fortes dans la population qui ne sont, pour l’instant, pas satisfaites.

Enfin, l’Union doit faire face aux défis de la globalisation et de sa place dans le monde. La politique étrangère européenne est pour l’heure illisible et souvent en contradiction avec celle des Etats. D’une manière générale, l’Union n’est pas prise au sérieux par les autres grandes puissances. De ce point de vue, la personnalité des prochains responsables de l’Union (Président de la Commission, du Conseil européen et du Parlement européen, Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères) sera déterminante. Le choix de personnes ayant un profil politique fort et un certain charisme apparaît comme une première étape indispensable à la revalorisation de l’image de l’Union dans les Etats membres comme sur la scène internationale.

Olivier Costa est Directeur de recherche au CNRS (Centre Emile Durkheim, Bordeaux) et Directeur des études politiques et administratives au Collège d’Europe (Bruges). Il est l’auteur de : Le fonctionnement de l’Union européenne (avec Nathalie Brack), Editions de l’Université de Bruxelles, 2014 (2° édition), et Le Parlement européen (avec Florent Saint Martin), La Documentation française, 2011 (2° édition).

Propos recueillis par Benoît Roussel


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Auteurs

Benoît ROUSSEL

Directeur des rédactions, rédacteur en chef de la version francophone

Fervent patriote bordelais, fan de ciné, de tennis et de foot, Benoît a fait ses études dans le cadre de la filière intégrée en sciences sociales entre l’IEP de Bordeaux et l’Université de Stuttgart, qu’il a complété par un master en politique et (...)
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