Christophe Galent, directeur des Halles de Schaerbeek : Etre l’accélérateur culturel européen, c’est justement l’ambition des Halles

Christophe Galent est le directeur du lieu culturel les Halles, situé à Schaerbeek, depuis le mois de décembre 2012. Il a pour ambition de remettre culture et société au diapason avec pour porte d’entrée la construction européenne et un projet au nom évocateur : Europe Refresh. Ce français a débarqué du Havre à Bruxelles il y a quelques mois à peine et fait déjà souffler le vent du changement dans ce bâtiment qui d’ancien marché couvert est devenu un centre culturel européen.


Parlez-nous un peu des Halles et de ce que la culture peut faire pour la société ?

Les Halles exercent un attrait irrésistible. Lieu intempestif dont les volumes appellent à la créativité et à l’invention, elles ont aussi une histoire très singulière, qui articule et parfois confronte les questions sociétales et les ambitions artistiques. N’oublions pas que le parti écologique belge s’est cristallisé aux Halles, à travers la Fête du Soleil, et qu’on pourrait en dire autant de bien des mouvements des années 70, liés au féminisme, par exemple. Or il est urgent de remettre en dialogue l’art et la société - mais en partant de la société, et pas seulement de l’art et des artistes. La souplesse structurelle et la liberté d’esprit des Halles permettent d’explorer des possibilités qu’on n’oserait même pas envisager ailleurs – même dans la grande scène nationale française dont je viens [avant de rejoindre les Halles, Christophe Galent était le secrétaire général de , où pourtant nous avions des objectifs ou des obsessions similaires. A côté d’une programmation classique, Les Halles sortiront de bien des manières des sentiers rebattus, en s’aventurant sur le web ou la bande dessinée, en créant des foires et des salons d’un type très particulier, en cristallisant une communauté de complices lâchés dans des événements atypiques, participatifs, où la frontière entre artistes et publics doit s’estomper. Europe Refresh est une des pièces majeures de ce dispositif.

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Le projet a pour ambition de se déplacer dans toute l’Europe

Qu’est-ce que le projet Europe Refresh et qui sont les partenaires derrière cette idée ?

On n’en finirait plus de faire la liste de tout ce dont tout le monde se plaint, partout en Europe. Climat, finance, report sur les majorités silencieuses du poids des erreurs commises par ceux qui sont « too big to fall », étouffement des démocraties par les oligarchies, les lobbies et les illuminés de tout poil, mise à mal des politiques de santé, d’éducation, de culture, de recherche… Inutile de s’en prendre aux responsables, ou de leur demander la solution : dépassés par les événements, ils sont de moins en moins responsables. Il est facile d’accuser les uns de mauvaise volonté, les autres de perversité. Mais pourquoi seraient-ils pire aujourd’hui qu’hier ? Il est plus probable que leur valeur humaine est intacte, mais que les bases et les cadres de leurs analyses ne permettent pas d’appréhender ce qui s’annonce. Nous sommes entrés dans une ère qui nous demande de tout réinterroger, tout réinventer. Tâchons de prendre directement les choses en main. Modestement, mais résolument. Les nouveaux médias, les réseaux sociaux tissent des organisations informelles, participatives, collaboratives, fertiles et fructueuses : des dizaines d’initiative naissent, chaque jour, et se concrétisent hors des circuits de décision habituels. Je souhaite mettre l’accent sur cette révolution douce, et notre projet aux Halles est de l’aider. Les projets qui naissent manquent de visibilité car sont souvent ils se montent à l’échelle locale. Mais, comme l’explosion du financement participatif non-marchand le montre, elle est le ferment d’un bouleversement citoyen et créatif. C’est ainsi qu’est née cette idée de créer au cœur de Bruxelles, capitale de l’Europe, un événement participatif, pour mettre en valeur ces initiatives, leur permettre de se croiser, de faire boule de neige, de susciter des vocations. Les Halles co-organisent cela avec KissKissBankBank un site de financement participatif bien connu. Il s’agit de donner un élan fort à un mouvement de fond de la société civile. A la mi-novembre, Europe Refresh rassemblera donc aux Halles plusieurs dizaines de projets, dédiés à la créativité sous toutes ses formes. Les visiteurs de ce grand salon pourront découvrir les projets, qui leur seront présentés en tête à tête, mais également choisir ceux qui seront particulièrement soutenus, et participer au financement de ceux qui leur paraissent importants. Pendant 90 jours, les projets seront portés par la plate-forme de KissKissBankBank. Des débats, des battles de projets, des expositions complèteront la manifestation.

Pourquoi l’Inde est-il le pays à l’honneur cette année ?

Pour chaque édition d’Europe Refresh, nous souhaitons associer un pays invité. Cet automne, l’Inde sera très présente à Bruxelles, dans le cadre d’Europalia. D’autre part, il nous semblait naturel d’associer à la première édition d’Europe Refresh un pays qui a développé une forte ingénierie informatique. Ce sera peut-être aussi l’occasion de débattre des évolutions liées aux usages des réseaux sociaux dans des sociétés aux cultures, aux histoires et aux mentalités différentes. De plus, en matière d’économie sociale et solidaire, l’Inde a peut-être quelques leçons à nous donner.

Qui peut envoyer son projet pour cette première édition d’Europe Refresh ?

Absolument tout le monde ! Il n’est pas même pas nécessaire d’avoir une structure juridique constituée, puisque les projets peuvent être en total lancement. Tous les domaines peuvent être concernées, du moment que le projet est créatif, et qu’il n’est pas purement commercial. Les critères pour répondre à l’appel sont simples et de bon sens : être disponible pendant les 3 jours de l’évènement ainsi que pour les deux jours de montage ; donner un descriptif clair du projet, un budget simplifié mais clair, un calendrier de réalisation, et indiquer le montant que l’on cherche à collecter en financement participatif. Une fois le projet retenu, l’équipe de KissKissBankBank affinera les données et demandera un certain nombre d’éléments supplémentaires. Toutes les précisions se trouvent sur le site des Halles. Bruxelles étant la capitale de l’Europe, nous avons décidé d’ouvrir l’appel à projets à tous les ressortissants européens. Mais nous avons eu la surprise, déjà, de recevoir des projets de ressortissants européens habitant loin de Bruxelles et prêts à se déplacer pour être présents sur Europe Refresh. Mais il y a plus étonnant, nous sommes entourés d’un réseau de partenaires fédérant des structures d’économie collaborative sur l’ensemble de l’Europe et au-delà, et nous avons reçu des projets d’Azerbaïdjan, d’Arménie, des Etats-Unis et même du Sri Lanka ! L’intérêt déjà suscité par Europe Refresh est plus grand que nous ne l’avions imaginé, et les demandes de renseignements ne cessent de croître. Ce qui nous a amené à revoir notre dispositif scénographique : nous allons tenter de donner une chance à davantage de porteurs de projets, en aménageant les espaces pour accueillir 10 à 15 projets de plus que nous n’avions initialement prévu. Nous venons donc de décider de repousser au 30 septembre la date limite de dépôt des candidatures.

Combien de projets avez-vous sélectionné à ce jour et quelle est leur typologie ?

La première sélection, pour les projets arrivés avant le 12 septembre, aura lieu le 21 septembre. Nous n’avons donc pas encore éliminé de projets. Les projets déjà reçus sont de nature très différente : de la création de spectacles, au développement de bases de données web, en passant par la création de réseaux sociaux visant à réinventer la démocratie. La multiplicité des partenaires qui ont relayé l’appel à projets garantit également une grande diversité de profils parmi les porteurs de projets : micro-entrepreneurs très ancrés localement, artistes débutants ou ayant déjà un rayonnement, jeunes déjà accompagnés par des ONG internationales etc. Le montant des fonds recherchés varie à peu près de 1000€ à 20.000€, sauf pour deux ou trois projets qui espèrent beaucoup plus.

Qu’est-ce que le financement participatif ?

C’est une manière de lever des fonds en s’adressant à des particuliers plutôt qu’à des banques. La tontine en est un exemple ancien et plus ou moins informel. Mais l’explosion des nouveaux médias et des réseaux sociaux, l’apparition de communautés d’intérêt, la prise de conscience de plus en plus large que les modèles économiques traditionnels s’essoufflent ont favorisé une expansion rapide, par de nouveaux canaux et en instaurant de nouveaux usages, d’un système resté en marge de nos pratiques. Concrètement, cela consiste à coaliser, grâce aux réseaux sociaux et au net, une communauté d’individus prêts à engager une somme quelconque (un euro suffit parfois) dans un projet auquel il croît. Le modèle repose sur un principe d’échange don/contre-don. Le donateur intéressé par un projet engage une somme très variable, par intérêt pour un but ou une idée, et il reçoit un contre-don, de nature symbolique mais qui l’associe plus intimement à la réalisation du projet concerné, même s’il peut se concrétiser par un objet. Ainsi, un film financé sur KissKissBankBank prévoyait l’explosion d’une voiture de luxe, dont les restes vont aux donateurs, le volant étant attribué au don le plus important. C’est le modèle que nous adoptons pour Europe Refresh.

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Les Halles de Schaerbeek

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Qu’attendez-vous d’un tel événement ?

Le premier objectif est de mieux faire connaître le financement participatif, et les modèles d’alternatives sociétales et économiques qui sont en jeu à travers lui. De nouvelles formes d’organisation sociale, d’engagement citoyen direct sont en train d’émerger. Plutôt que d’attendre des solutions politiques et économiques d’en haut, faisons-les émerger nous-mêmes, par nos pratiques : prenons l’initiative. C’est une manière de rendre à chacun sa dignité, sa capacité à agir directement dans le monde, et donc à le changer. Car, paradoxalement, au moment où la société semble bloquée et les politiques n’avoir prise que sur peu de choses, des initiatives spontanées, informelles, individuelles ou micro-collectives, fourmillent. Le développement extraordinaire du financement participatif en est une illustration exemplaire. Mais chacun porte son projet individuellement, travaillant avec son propre cercle. La perception des forces à l’œuvre dans ce changement de paradigme est donc diluée, d’autant que les secteurs en pointe dans ce mouvement se croisent et se parlent rarement. En rassemblant plusieurs dizaines de projets, en croisant physiquement les communautés d’intérêts et les représentants des secteurs concernés, il est permis d’espérer la création d’une communauté élargie, nombreuse et créative, donc l’accélération de la montée en puissance de solutions et de pratiques alternatives – celles-là même dont nous avons besoin, au moment où nous vivons une révolution industrielle dont les enjeux nous dépassent encore. Nous réfléchissons déjà à l’extension du concept à d’autres pays d’Europe. En 2014, Paris devrait entrer en jeu. Puis l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, sans compter les pays de l’Est où le financement participatif non-commercial et sa philosophie éveillent aussi fortement l’intérêt. De sorte que nous articulerions le local, où se cantonne souvent les initiatives de ce type, le national, et l’international. Être l’accélérateur culturel européen, c’est justement l’ambition des Halles !


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Auteurs

Maha GANEM

Directrice du développement Groupe, coordinatrice des rédactions

Après un Master en communication et négociation internationale à l’Université de Provence, et un Master en Journalisme politique et communication institutionnelle à l’international à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, Maha a rejoint le (...)
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