Elections européennes : le bulletin de vote a pris du poids

L’enjeu de la présidence de la Commission permettra-t-il de contrer l’abstention lors du scrutin des 22-25 mai ?

Alors que l’Union européenne fait face à une crise de conscience sans précédent, comment convaincre les électeurs d’aller aux urnes pour élire des députés dont l’utilité leur paraît souvent superflue ? Dans le cadre du Traité de Lisbonne, qui formalise, bien que de manière ambigüe, le rôle des élections dans le choix de la Commission européenne, c’est à cet enjeu que les partis politiques européens tentent de répondre. Mais même si l’image persistente du Parlement européen comme chambre d’enregistrement est aujourd’hui largement dépassée au regard de l’élargissement continu de ses compétences, l’abstention record qui se profile une nouvelle fois à l’horizon risque fort de continuer à plomber sa légitimité et sa capacité d’action.


Ne sombrons pas dans le pessimisme ! Ne regardons pas l’abstention aux élections européennes comme une fatalité ! Certes, les citoyens européens, et notamment les Français, regardent parfois l’Union européenne de loin, et ainsi les élections de ses parlementaires (57% d’abstention dans l’UE lors du dernier scrutin, en 2009, 59% en France…). Certes, l’UE est constamment attaquée pour son soi-disant déficit démocratique, ce qui ne donne pas goût à la participation (laquelle est en chute continue depuis 30 ans). Certes, les élections municipales en France viennent d’établir un nouveau record d’abstention (plus de 36%), et un risque de lassitude de l’isoloir peut apparaître, puisqu’il est demandé d’y retourner seulement deux mois plus tard. Certes…Mais, le traité de Lisbonne tout d’abord, et les partis politiques européens ensuite, ont tenté de trouver la parade afin de donner davantage de poids au bulletin de vote. Et c’est vers la Commission européenne et son président qu’il faut se tourner.

Entré en vigueur le 1er décembre 2009, le traité de Lisbonne change (un peu) la donne concernant la désignation du Président de la Commission. Une phrase porte ce changement : le Conseil européen (les chef d’Etat et de gouvernement des Etats membres) devra proposer un candidat à la présidence de la Commission « en tenant compte des élections au Parlement européen », le candidat devant ensuite être approuvé par le Parlement (à la majorité absolue de ses membres, soit 376 voix sur 751), sans quoi un autre nom devra être proposé. Jusqu’alors, le président de la Commission était choisi d’un commun accord entre les chefs d’Etat et de gouvernement, et, si ce choix devait être ratifié par le Parlement, la correspondance entre la couleur politique du président de la Commission et celle de la majorité parlementaire n’était pas formellement requise. Ce devrait être le cas avec ce point amené par le traité de Lisbonne.« Devrait », car, comme souvent, il y a un « mais ».

En effet, c’est essentiellement la pratique politique qui permettra de dire comment cette innovation à la formulation bien vague se traduira dans les faits. Pour la grande majorité des partis représentés au Parlement européen, il n’y a pas de doute : l’application du traité signifie que le président de la Commission devra être issu de la majorité (ou plutôt, comme c’est fort probable, d’une coalition) sortie des urnes. Non seulement de la couleur politique de cette coalition, mais bien en la personne d’un candidat désigné par les partis européens eux-mêmes.

Du côté des Etats membres, qui ont de tout temps, mais d’autant plus ces dernières années, voulu garder un contrôle étroit sur la Commission, l’affaire est bien sûr loin d’être entendue. Angela Merkel a ainsi clairement fait savoir que pour elle, il n’y avait pas de « lien automatique » entre les résultats des élections européennes et la désignation du président de la Commission. D’autres chefs d’Etat et de gouvernement seraient également sceptiques voire simplement opposés à un tel processus, et continuent de penser que c’est aux Etats que revient le droit de décision, et non au Parlement…

Jean-Claude Juncker dit croire en revanche que ce changement établi par le traité de Lisbonne sera traduit dans les faits ; et pour cause, puisqu’il serait un des mieux placés pour en bénéficier. L’ancien premier ministre luxembourgeois et président de l’Eurogroupe est en effet le chef de file du Parti Populaire Européen (PPE, conservateurs) pour les élections européennes. Chef de file ? C’est ici, plus que dans la nouvelle formule du traité de Lisbonne, que réside la principale nouveauté de ces élections de mai 2014.

Pour rendre plus visible le scrutin, le personnifier et le politiser, mais aussi en prévision de la « lutte » avec le Conseil au sujet de la présidence de la Commission, les partis européens (sauf les populistes et les « conservateurs et réformistes » autour des Conservateurs britanniques) ont décidé de désigner un chef de file à dimension européenne. Ainsi, avec Martin Schultz, actuel président du Parlement européen et qui représentera le Parti Socialiste Européen (PSE), Jean-Claude Juncker se retrouve en position de favori pour être le futur président de la Commission européenne (les sondages donnent des résultats très serrés entre les deux formations politiques, qui devanceraient les autres partis européens conduits par le Belge Guy Verhofstadt, pour les libéraux-démocrates, le Grec Alexis Tsipras pour la gauche radicale et le Français José Bové,en tandem avec l’Allemande Ska Keller,pour les écologistes).

Juncker, dans un entretien au Monde, estimait récemment que ce serait « tromper les électeurs » que de désigner un ou une autre que lui ou Martin Schultz, ce dernier étant par ailleurs à l’origine de la volonté de mettre en place des chefs de file. Le PPE, le PSE et ALDE ont d’ailleurs, jeudi 3 avril, adopté une déclaration commune affirmant qu’il soumettront « conjointement » au Conseil européen une proposition de nom pour la présidence de la Commission dès les élections passées.

Toutefois, d’après les premiers bruits de campagne, il semble bien que ni une victoire du PSE ni celle du PPE n’entraînerait automatiquement la nomination de leur chef de file à la présidence de la Commission. Martin Schultz, qui du fait de sa personnalité forte autant que de ses positions souvent très pro-parlement ne s’est pas fait que des amis au sein du Conseil européen, risquerait fort probablement de se heurter au rejet de plusieurs dirigeants nationaux, au premier rang desquels le Britannique David Cameron. Il en va d’ailleurs plus ou moins de même pour Jean-Claude Juncker, dont on dit même que l’appui d’Angela Merkel dont il a bénéficié ne serait pas si ferme que cela, et que sa candidature pourrait servir de « sous-marin » pour le placer à la tête du Conseil européen (en remplacement d’Herman Van Rompuy) afin de laisser aux Etats la main libre sur la Commission...

Si les résultats des élections donneront l’avantage au vainqueur, la question de la compatibilité avec les Etats restera donc problématique. La seule certitude est qu’aux élections suivront d’âpres négociations entre les chefs d’Etats et de gouvernement d’un côté, et le Parlement européen de l’autre. Prévoir comment ce conflit probable sera tranché semble aujourd’hui impossible, puisqu’aucune des deux institutions ne peut imposer ces vues à l’autre. Quoi qu’il en soit, le printemps 2014 sera un test grandeur nature de la détermination des parlementaires à assumer le statut politique qu’ils revendiquent, et à confirmer aux électeurs qui auront fait le déplacement que leur vote a effectivement pris du poids.


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Journaliste de presse écrite spécialisé dans l’éducation et l’enseignement, des thèmes qui le passionnent, Erwin n’en reste pas moins un témoin attentif de la politique française et européenne. Avant d’être diplômé de l’Ecole de Journalisme de Marseille, (...)
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