Jouer sur la corde de l’émotion
Le président français aura donc craqué, cédé une fois de plus aux sirènes de la lâcheté et du registre populeux. Au risque – mais cela n’a jamais semblé lui faire peur – de la malhonnêteté. En accusant la Commission au prétexte de son incapacité à agir vis à vis des licenciements prévus chez Hewlett-Packard, il accuse de fait l’Union Européenne de ne pas être capable de protéger les emplois français ni de venir au secours de l’économie nationale. C’est exactement le type d’attitude qu’il avait fustigé lors de sa pâle campagne du référendum : les hommes politiques français qui, depuis des années, faisaient de Bruxelles le bouc émissaire d’une situation économique de plus en plus dégradée. Il avait alors, toujours dans le sens du poil prétendu d’une opinion désoeuvrée et en recherche de coupables, manié l’autre forme de populisme, l’attaque contre l’ennemi invisible mais omniprésent qu’incarne à lui seul le mot « libéralisme ». Sans grand succès. Il faut dire que sur ce double registre de dénigrement malsain, il est largement devancé : Europe et libéralisme constituent, avec une vigueur renforcée depuis le 29 mai, les deux marionnettes diaboliques du mal absolu, agitées au nez des français par nombre de personnalités politiques. Un mal perçu avec d’autant plus de crainte que les discours qui l’évoquent ne l’expliquent pas, mais le mystifient, le consignent dans le registre de l’émotif. S’est même installée une véritable emprise sémantique sur le débat national, qui aura permis de disqualifier d’office le moindre texte, le moindre discours mentionnant les termes de « libéralisme », d’« Europe », voire d’ « entreprise », de « commerce », de « marché » ou je ne sais quoi. Reste que pour mettre des règles là où des dérives sont susceptibles de survenir, il faut bien parvenir à qualifier ce que l’on souhaite réguler.
Jacques Chirac n’aura d’ailleurs été suivi que par quelques trublions pathétiques, tel un Henri Emmanuelli fier d’annoncer, concernant cette attaque gratuite contre Bruxelles, qu’il « vole au secours de Chirac ». « Ce n’est pas souvent, mais là, c’est comme sur l’Irak ». Ce dernier ajoutant : « Si Monsieur Barroso considère que la remise en cause de l’orientation libérale de l’Europe, c’est du populisme, c’est quand même un problème ! ». Au delà, personne de raisonnable ne l’a suivi.
En effet, l’Europe est une fois de plus accusée de maux dont elle n’est responsable que très marginalement. Les idées reçues ont la vie dure et ne semblent pas prêtent de s’envoler. C’est d’ailleurs contre elles que se battent les « Euros du Village » en essayant de vous montrer jour après jour que la construction européenne, si elle n’est pas parfaite et demande une certaine mesure, est loin d’être une menace pour nos existences, mais bel et bien une chance pour chacun d’entre nous.
Rappelons que ce sont les Etats qui décident des compétences attribuées à l’UE et que ce sont toujours eux qui mènent les politiques économiques, industrielles, sociales et d’emploi. Or, et Chirac en a fait une pitoyable illustration hier, on lui reproche l’inaction dans des domaines qui ne la concernent pas, et pour cause, puisque ce sont des leviers d’action que les Etats ont explicitement refusé d’abandonner.
Anti-libéralisme primaire
A ces critiques improductives envers l’Union Européenne, relayées ça et là en France, s’ajoute un anti-libéralisme primaire, tout aussi néfaste à la compréhension des problèmes qui touchent le pays, qu’il soit utilisé en double ou simple discours. Libéral et libéralisme sont aujourd’hui, en France, devenu de tels gros mots qu’il n’est pas rare, loin de là, que leur simple évocation suscite des réactions disproportionnée agrémentées de discours caricaturaux sur de nombreux thèmes (exploitation d’une classe par une autre, rupture avec le « capitalisme », etc.). Mais bien sûr, les réactions se limitent au catalogue de boucs émissaires (les entreprises, les patrons, l’Europe, les gouvernements, les hommes politiques, entre autres) et à des exigences dont il faudrait enfin comprendre qu’elles sont impossibles à satisfaire : on ne pourra pas atteindre le plein emploi et la sécurité de l’emploi en même temps, on ne pourra pas financer les retraites de chacun sans contributions supplémentaires, ni maintenir une sécurité sociale digne de ce nom sans ajuster son système aux évolutions techniques et scientifiques. On ne peut pas prendre là où il n’y a plus rien à prendre ; ou alors à poursuivre une fuite en avant qui consiste à accroître encore davantage dettes et déficits, et à mettre une hypothèque sur un avenir que beaucoup voient déjà comme sombre. L’âge d’or des années 60-70, où la France était certainement l’un des pays les plus « justes » socialement et économiquement, est terminé, définitivement. Et un tel état de prospérité équitablement partagée demeurera une chimère tant que les bases du contrat social resteront les mêmes.
L’économie de marché est notre réalité et il faut l’accepter. Ce n’est pas pour autant qu’il faudrait tout mélanger et considérer que la logique qui la porte doit s’étendre dans les autres sphères de notre vie en société. La société de marché, en revanche, peut-être légitimement refusée – c’est mon cas, en tant que socialiste. Mais ce n’est pas en rejetant la première que l’on évitera la seconde. Bien au contraire. Dans une société française déjà bien individualiste, on n’empêchera pas la logique de concurrence de s’exacerber au niveau individuel, au chacun pour soi de prendre encore plus d’ampleur si on continue à cracher sur le taureau au lieu de le prendre par les cornes.
Il n’y a probablement qu’en France que j’ai pu constater un tel acharnement à vouloir trouver dans un système en grande partie fantasmé un coupable universel aux maux d’une société qui ne parvient pas à faire face aux défis qui lui sont posés. Il serait quand même temps d’ouvrir les yeux ! Un système social et économique créé pour subvenir aux besoins d’une société de plein-emploi relativement autonome ne peut et ne pourra jamais régler les problèmes d’une société en état d’interdépendance avec le reste du monde où le chômage frise les 10% depuis 20 temps et où précarité et pauvreté ne cessent de s’accroître. Clairement, il est impérieux de se rendre compte, par exemple, que la sécurité de l’emploi n’est plus aujourd’hui qu’un privilège réservé à des catégories d’individus en voie de disparition et que l’instabilité, l’incertitude ne sont plus des questions de choix. La précarité est désormais une donnée incontournable de nos vies. Persister à vouloir faire croire le contraire ne fera que la rendre plus insupportable encore. Il faudrait peut-être plutôt penser à des solutions permettant de la circonscrire dans des cursus de vie : formation tout au long de la vie, investissements dans des dispositifs de reconversion, revenus de substitution, sécurité sociale universelle, encadrement strict du recours aux stagiaires, etc. La nature des risques individuels a profondément changé : elle ne repose plus autour des diptyques basiques emploi/chômage, activité/vieillesse, santé/maladie. Les risques sont désormais interdépendants, liés les uns aux autres. Avoir un emploi n’implique plus forcément pouvoir disposer d’un logement, ou avoir accès à des soins suffisants. Etre sans emploi ne signifie plus non plus nécessairement être sans activité. Les lignes de partage s’estompent, les situations individuelles se ressemblent de moins en moins et sont de moins en moins insérables dans des catégories. Notre société, dans laquelle l’emploi se déconstruit, se fragilise, ne tourne plus autour de celui-ci alors qu’il est la base de notre contrat social ; l’équation un individu = un emploi, qu’il s’agisse de la réalité ou d’un objectif à atteindre, n’est plus valable. Le problème est à voir aujourd’hui dans le sens inverse : partir de l’individu pour le conduire à l’emploi, ce qui implique de lui permettre de créer les conditions d’y parvenir. Alors qu’auparavant on se basait sur l’emploi pour permettre aux individus de faire face aux aléas de la vie, l’aléa principal d’aujourd’hui est cette base d’hier. Le propre d’une société moderne et juste ne serait-il pas justement de permettre à chacun de s’offrir les moyens de gérer les aléas essentiels (logement, conditions de vie, maladie, vieillesse) pour qu’il puisse affronter l’aléa le plus fort de manière équitable ? Ne serait-ce pas de faire en sorte que nos vies ne deviennent pas précaires en même temps que nos emplois ?
L’Europe coupable de l’inertie française ?
Tout ça, quand même, pour en revenir à l’Europe. En quoi est-elle coupable ? Est-ce l’Europe la responsable de ces évolutions, que certains regrettent, et dont d’autres – j’en fais partie -, prennent acte, regrettant plutôt le fait que l’on ne parviennent pas à s’y adapter ? Est-ce l’ « Europe libérale », ce pléonasme honteux, la fautive des errements français ? Sont-ce le libéralisme et l’Europe les responsables de trente années d’échecs de politiques de l’emploi en France ? Non, et trois fois non. L’Union Européenne est au contraire un des principaux leviers qui puisse permettre à la France de s’adapter aux réalités du monde d’aujourd’hui. Elle a certes une responsabilité dans l’ouverture des marchés, à travers la mise en oeuvre du principe de libre circulation, dans de nombreux domaines économiques mais aussi sociaux (voir à ce sujet notre fiche pratique sur le principe de « libre circulation »), mais à quoi ressemblerait aujourd’hui une France protectionniste, qui ne pourrait importer des produits à moindre coût de ses partenaires et du monde entier et qui ne pourrait profiter de la vigueur des marchés internationaux ? Que serait la France sans le reste du monde ? L’inverse serait loin d’être aussi préoccupant...
Enfin, comment oser reprocher à l’Europe son inaction dans des domaines pour lesquelles elle n’a pas été rendue responsable, et pour cause, les Etats souhaitant conserver leurs prérogatives en matière d’emploi ? La commission a même placé l’emploi dans ses priorités, a proposé la création d’un fond spécial pour faire face aux effets néfastes de la mondialisation et s’est faite vertement reprocher, notamment par la France, de se mêler de ce qui ne la regardait pas.
La France profite très largement d’une économie de marché au sein de laquelle l’Union Européenne lui sert de bouclier dans de nombreux domaines. Mais l’Europe ne saurait tout apporter et porter le chapeau dès que surgissent les contreparties de ces bénéfices. Il est facile de demander toujours plus en ne faisant pas soi-même les efforts – connus – nécessaires. Et il encore plus ridicule de prétendre souhaiter « une Europe plus politique » lorsque l’on n’assume à peine ses propres errements.


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