Grèce : les nouvelles routes de l’immigration clandestine (1/4)

Episode 1/4 : A Lesbos, le flux de migrants s’est tari

Oubliées, les arrivées massives de clandestins aux Canaries, à Malte ou à Lampedusa. Cette année, 80% des entrées illégales aux frontières de l’Union européenne ont lieu en Grèce. Une difficulté supplémentaire pour ce pays ballotté par la crise, dont les répercussions pourraient rejaillir sur l’Europe entière. Une enquête en quatre volets à suivre sur Euros du Village.


Au terminal de ferries du port de Mytilène, chef lieu de l’île de Lesbos, la vendeuse de billets manifeste un léger agacement lorsque je lui confie le motif de ma présence en Grèce. Visiblement, ce haut lieu du tourisme hellénique se serait bien passé de la publicité négative qui, depuis quelques années, voit converger chaque été des dizaines de journalistes venus alimenter la chronique de la lutte qu’y mène l’Europe contre l’immigration clandestine. A l’entendre, j’ai mal choisi mon moment. « Vous auriez du venir les trois dernières années. A l’époque, les gens arrivaient par centaines. Un jour, j’ai vu débarquer en plein milieu du port un bateau pneumatique rempli d’immigrés. Mais cette année, c’est très calme ». Confirmation d’Antonios Sofiadelis, lieutenant des garde-côtes : « Par rapport à l’an passé, le nombre d’arrivées a baissé de pratiquement 80 % ».

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A Lesbos, un équipage roumain a prêté main forte aux garde-côtes locaux durant l’été

En 2009, les trois quarts des entrées illégales constatées aux frontières de l’espace Schengen furent enregistrées en Grèce. Et sur les 78 000 migrants interpellés cette année-là, près de 8 500 l’ont été à Lesbos. En contemplant l’horizon depuis Mytilène, on comprend tout de suite pourquoi. Au large se dessinent les côtes vallonnées de Turquie, distantes de quelques milles à peine. A Samos, île située un peu plus au sud, la distance entre les deux pays est telle qu’on peut la couvrir à la nage. La difficulté à contrôler cette frontière morcelée a longtemps fait des îles orientales de la Mer Egée un point de passage privilégié pour ceux qui tentaient de rallier l’Europe par des voies clandestines. Et encore les chiffres donnés par le gouvernement grec ne tiennent-ils pas compte des migrants discrètement repoussés vers les côtes turques, au mépris du droit international. Une pratique apparemment courante, mise en lumière par Amnesty et Human Rights Watch. Les garde-côtes locaux se gardent bien de confirmer, parlant de « simples rumeurs ».

Arrivées au compte-gouttes

Ces derniers mois, les arrivées à Lesbos ont eu lieu au compte-gouttes. « Cette nuit justement, raconte le lieutenant Sofiadelis, notre patrouilleur a croisé une embarcation en détresse. Nous avons recueilli ses occupants, qui sont maintenant en sécurité sur une île voisine ». Depuis la fermeture récente du centre de rétention de Pagani, Lesbos n’a plus les moyens d’héberger les clandestins arrêtés. Mais personne ne regrette la disparition de ce lieu sordide où plus de sept-cent personnes furent enfermées l’été dernier, pour une capacité de trois-cent places. Lorsque le secrétaire d’Etat à la Protection du Citoyen, issu de la nouvelle majorité socialiste, a visité le centre au lendemain de sa nomination, il a comparé l’endroit à « l’Enfer de Dante », demandant des excuses aux migrants au nom de l’Etat grec.

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Un groupe de jeunes migrants retenus au centre de détention de Pagani, en 2009

Crédit photo : UNHRC / http://www.flickr.com/photos/unhcr/...

Les chiffres compilés par Frontex pour les trois premiers mois de 2010 confirment la décrue observée à Lesbos : de janvier à mars, seulement 2 300 interceptions ont été enregistrées en Mer Egée, soit une baisse de 60% par rapport à l’an passé. Les statistiques pour la haute saison ne devraient pas remettre en cause cette tendance, qui s’inscrit dans le cadre d’une baisse globale de l’immigration clandestine en Europe depuis 2009. L’agence européenne de surveillance des frontières y voit plusieurs explications. La dégradation de l’économie européenne qui réduit le besoin en main d’œuvre. L’amélioration relative de la sécurité dans certains pays en guerre, grands pourvoyeurs de réfugiés, comme l’Irak ou la Somalie. Sans oublier le renforcement de la surveillance côtière et la collaboration plus étroite avec les pays de transit, qui ont fait chuter les arrivées en Espagne et en Italie. Parfois au prix de gestes controversés, à l’image de l’accord entre l’Italie et la Libye, dénoncé comme une grave atteinte aux droits des migrants.

Opération Poséidon

Cette année encore, la Grèce a fait l’objet d’une attention particulière de la part de Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières. Elle y conduit son opération la plus ambitieuse, à laquelle participent vingt six pays. Nom de code : Poséidon. Le dieu qui poursuivit Ulysse de sa vindicte pendant sa longue errance. Ceux qui comparent le sort des migrants en Méditerranée à une Odyssée moderne goûteront probablement l’ironie. De l’avis même des garde-côtes grecs, les patrouilles sont aujourd’hui mieux organisées, mieux coordonnées. Pourtant, vu de Lesbos, la présence de Frontex reste discrète. A mon arrivée sur l’île, un patrouilleur roumain s’apprêtait à regagner Constanta, son port d’attache, après avoir prêté main forte à la marine grecque pendant l’été. Un officier de liaison letton était également présent sur place – impossible de lui arracher le moindre commentaire, sa hiérarchie lui ayant interdit de répondre aux interviews, de peur de « mettre en péril la mission » . A Samos, les renforts étaient italiens et néerlandais. Mais pas de signe visible d’une présence de l’Union européenne en tant que telle. A Mytilène, le navire roumain n’arborait même pas le pavillon bleu étoilé – pratique il est vrai assez rare chez les marins.

On tient souvent Frontex pour seul responsable des opérations maritimes menées aux frontières de l’Union européenne. Pour les contempteurs de la « Forteresse Europe », elle est devenue le symbole des atteintes aux droits de l’homme perpétrées au nom de la protection de l’espace Schengen. En réalité, ses pouvoirs sur le terrain sont assez limités. Toutes les décisions sont prises en commun depuis Le Pirée, sous l’autorité de l’état-major grec, au cours de réunions quotidiennes où chaque pays participant est représenté. L’agence européenne se distingue surtout dans la collecte d’informations, par le biais d’agents de liaison répartis aux endroits stratégiques. Ces données sont envoyées à Varsovie, où elles sont traitées par l’unité d’analyse des risques, qui adresse ensuite ses recommandations au QG du Pirée. L’ouverture d’une antenne de Frontex au port d’Athènes, en octobre prochain, devrait améliorer le déroulement des opérations.

Un déplacement des flux ?

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Le port de Mytilène, chef-lieu de l’île de Lesbos

Pour l’heure, malgré le manque de moyens déploré par certains Etats membres, l’Opération Poséidon 2010 s’annonce couronnée de succès. Du moins pour son volet maritime. Car la frontière entre la Grèce et la Turquie demeure la principale porte d’entrée vers l’Union européenne. La différence avec les années passées, c’est que la majorité des migrants emprunte désormais la voie terrestre. A la mi-juin, la région élargie de la Macédoine orientale et de la Thrace présentait par rapport à 2009 une augmentation de 167 % en matière d’arrestations de clandestins, alors que les îles du nord de l’Egée enregistraient une baisse de 50 %, celles du sud de 65 %.

Pour le directeur de la police d’Orestiada, confronté à la hausse la plus spectaculaire constatée ces derniers mois, les passeurs ont délaissé la route maritime pour emprunter une voie moins protégée. « Le succès de Frontex en Méditerranée, explique-t-il, est la cause directe de l’explosion des flux dans ma juridiction ». A Varsovie, on est plus prudent. Pour les analystes de l’agence, il est encore trop tôt pour conclure à un déplacement des flux.

L’histoire récente des mouvements migratoires vers l’Europe le prouve : chaque fois qu’un pays parvient à contenir les entrées à un point de son territoire, les flux ne disparaissent pas pour autant, ils se reportent sur d’autres routes. C’est ce que les spécialistes des migrations appellent le waterbed effect. Quand l’Espagne a renforcé la surveillance autour du détroit de Gibraltar et des enclaves de Ceuta et Melilla, de plus en plus de migrants se sont embarqués pour les Canaries. Il ne serait pas étonnant que le même phénomène se reproduise aujourd’hui en Grèce. Au quel cas, l’Opération Poséidon n’aurait en rien résolu le problème. Elle n’aurait fait que le déplacer.

Le sort des demandeurs d’asile et des migrants en situation irrégulière en Grèce http://www.amnesty.org/sites/impact.amnesty.org/files/Greece_Detention_French.flv
© Amnesty International

Un reportage réalisé avec l’appui de la Fondation Roi Baudouin et de la Loterie Nationale belge


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Hugues van Brabandt
23 septembre 2010
17:53
Grèce : les nouvelles routes de l’immigration clandestine (1/4)

Merci pour cet excellent article. Je partage ici une note publiée mardi dernier par l’UNHCR sur le sujet :

UNHCR says asylum situation in Greece is ‘a humanitarian crisis’

UNHCR is today calling on Greece to urgently accelerate implementation of its planned asylum reform. This is in light of the continued absence in Greece of a functioning asylum system, an issue with important implications for the wider EU.

The conditions for asylum-seekers in Greece, which is among the principal entry points to the EU, are notoriously difficult. Most asylum-seekers receive no assistance. Many live on the streets, including women and children. The refugee status determination system does not operate properly and as a result, persons needing international protection are not identified as such. This is a humanitarian crisis situation which should not exist in the European Union.

UNHCR welcomes Greece’s plans to implement a far-reaching reform of its asylum system even in the face of current economic challenges. We also appeal to the European Union to step up its assistance to help Greece to comply with its international and European obligations. Until such time as an asylum procedure meeting international standards is in place in Greece, UNHCR reiterates its recommendation to other European countries not to send asylum-seekers back to Greece under the Dublin II Regulation. Yesterday, in a statement, Human Rights Watch called on UNHCR to intervene and take on responsibility for refugee status determination in Greece in light of these shortcomings. UNHCR notes this recommendation, but emphasizes that responsibility for asylum rests with the state, and as an EU member, Greece is bound by European Union legislation to have laws and procedures for dealing with people seeking asylum.

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Auteurs

Eric L’Helgoualc’h

En 2005, Eric L’Helgoualc’h a fait partie de l’équipe fondatrice de Touteleurope.fr. Pendant quatre ans, il a participé à l’animation du site, s’attachant notamment à l’analyse de l’opinion sur l’Europe et à l’organisation de débats en ligne. Il se (...)

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