Sur les rives de l’Evros, à la frontière la plus poreuse d’Europe

Grèce : les nouvelles routes de l’immigration clandestine (3/4)

Oubliées, les arrivées massives de clandestins aux Canaries, à Malte ou à Lampedusa. Cette année, 80% des entrées illégales aux frontières de l’Union européenne ont lieu en Grèce. Une difficulté supplémentaire pour ce pays ballotté par la crise, dont les répercussions pourraient rejaillir sur l’Europe entière. Une enquête en quatre volets à suivre sur Euros du Village.


Aujourd’hui partagée entre Bulgarie, Grèce et Turquie, la région désignée jadis sous le nom de Thrace forme une sorte d’appendice à l’est de la péninsule balkanique, épousant l’Asie par l’entremise d’Istanbul. Pour des raisons géographiques évidentes, ce territoire a toujours servi de corridor naturel aux masses orientales marchant vers l’Occident pour fuir le chaos de la guerre ou satisfaire leurs envies de razzia. En 378, la plaine d’Andrinople, à deux cents kilomètres de la future capitale ottomane, fut le théâtre d’une cuisante défaite d’armée romaine face aux Goths, qui coûta la vie à l’Empereur Valens et décima les deux tiers de ses légions.

L’historien Alessandro Barbero, célèbre en Italie pour ses émissions de vulgarisation sur la RAI, voit dans ce désastre l’événement annonciateur de la chute de Rome, un siècle avant le sac de la ville. Dans un livre intitulé Barbares, publié récemment en France, il développe avec brio une idée défendue par la plupart des historiens modernes : Rome ne s’est pas effondrée subitement sous l’assaut de hordes sanguinaires ; elle s’est éteinte peu à peu pour n’avoir pas su gérer durablement l’afflux des millions d’immigrés attirés par les feux de sa brillante civilisation. Toute ressemblance avec l’Europe contemporaine, confrontée au défi de l’immigration et de l’asile, est totalement assumée par l’auteur.

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La rivière Evros vue depuis le pont qui mène au centre d’Edirne. Plusieurs dizaines de personnes y ont trouvé la mort depuis le début de l’année

L’analogie prend une dimension troublante quand on sait que la frontière européenne actuellement soumise à la plus forte pression migratoire se situe sur les lieux mêmes de la bataille d’Andrinople. 80 % environ des entrées illégales aux frontières de l’Union s’effectuent aujourd’hui par la Grèce depuis la Turquie. Et comme l’Europe a renforcé la surveillance en Mer Egée, la quasi-totalité des migrants emprunte désormais la route terrestre, avec une préférence pour le nord de l’Evros, préfecture grecque qui porte le nom du fleuve séparant les deux pays.

A Orestiada, deux cents arrivées par jour

Coincée entre la Bulgarie et la Turquie, la région d’Orestiada, ville de vingt-cinq mille habitants, a vu passer depuis le début de l’année un nombre à peu près équivalent de migrants. A la fin du mois d’août, on arrêtait jusqu’à deux cents personnes par jour dans les alentours. On est encore très loin des tribus gothiques amassées en Thrace au milieu du IVe siècle – l’analogie avec la période romaine trouve ici sa limite évidente. Mais la situation est jugée suffisamment préoccupante pour que la presse grecque parle d’une « hausse dramatique », d’un phénomène aux « dimensions explosives ».

Depuis trente trois ans qu’il est en poste dans la région, Giorgios Saramagas, directeur de la police d’Orestiada, n’a jamais rien vu de tel. Au vu des proportions avancées, on pourrait penser qu’une bonne partie des arrivées échappe à la vigilance de ses hommes. Et si ces chiffres cachaient une immigration plus massive encore ? La question semble l’amuser. « Je peux vous assurer qu’ils reflètent fidèlement la réalité. Tout simplement parce que les clandestins se livrent eux-mêmes au premier policier qu’ils croisent ».

L’explication qui s’en suit traduit bien le désarroi complet des autorités locales face à l’ampleur du phénomène. Dès lors qu’un étranger a franchi la frontière, la police ne peut pas l’expulser. Elle est tenue d’observer les règles relatives à l’entrée irrégulière sur le territoire grec. Celles-ci autorisent le maintien des illégaux en détention administrative pour six mois maximum, le double en cas de dépôt d’une demande d’asile. Problème : avec une capacité de trois cents places, le centre d’Orestiada n’arrive pas à faire face à l’afflux des derniers mois. Les policiers se sont donc résignés à délivrer directement aux nouveaux arrivants une injonction à quitter le territoire avant un mois. Avec ce document, ils peuvent tranquillement poursuivre leur voyage à travers le pays et tenter de rallier l’ouest du continent, en embarquant pour l’Italie ou en prenant la route des Balkans. Dans ces conditions, on suppose que les passeurs conseillent à leurs « clients » de se manifester au premier policier venu, avec la garantie qu’ils échapperont à une longue détention et écoperont d’un simple avertissement sans conséquence immédiate.

Pour tenter de remédier au problème d’encombrement du centre d’Orestiada, les autorités grecques ont promis l’ouverture prochaine d’un nouveau bâtiment de cinq cent places. Giorgios Salamangas est dubitatif. « On peut toujours construire un autre centre de détention, deux, trois si on veut. Ce sera toujours insuffisant si les gens arrivent par milliers ».

Pas une barrière, pas un grillage

Si la Grèce veut éviter ce genre de problèmes, elle a donc tout intérêt à arrêter les migrants avant qu’ils ne pénètrent sur son territoire. C’est à dire lorsqu’ils se trouvent encore en Turquie. Une tâche plus ardue qu’il n’y paraît. Giorgios Salamangas me montre une photo du lieu où il dit passer pratiquement toutes ses nuits. A cet endroit, la frontière n’est plus marquée par la rivière, mais traverse un champ qui prolonge les faubourgs d’Edirne – l’Andrinople actuelle. Sur le cliché, deux routes parallèles, l’une côté turc, l’autre côté grec, séparées par un no man’s land large de quelques mètres. Entre les deux, pas une barrière, pas un grillage. « Nous en avons fait la demande au gouvernement. Mais dans une Europe démocratique et pacifique, je ne pense pas qu’il soit possible ni souhaitable d’élever des murs entre les pays ». On voit mal en effet ce qui pourrait pousser la Grèce à construire une barricade à la frontière d’un pays candidat à l’Union européenne, avec lequel elle entretient désormais des rapports cordiaux, même si subsiste une tension latente.

A défaut de mur, la Grèce s’est attelée à renforcer les moyens déployés pour la surveillance de la zone, avec l’aide de l’Europe. Sous l’égide Frontex, les pays membres ont investi cette année deux millions d’euros dans le volet terrestre de l’Opération Poséidon. Une somme dérisoire au regard des besoins apparus durant l’été. Plusieurs experts ont été dépêchés sur place, apportant dans leurs bagages radars et capteurs en tout genre. Le directeur de la police d’Orestiada confie avoir reçu de l’agence la promesse d’équipements supplémentaires pour les mois à venir. Il n’en dira pas davantage, de peur de dévoiler ses « armes » aux passeurs qui viendraient à lire cet article.

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La collaboration entre Grèce et Turquie, célébrée sur la coque de ce bateau de tourisme, devrait s’approfondir en matière de contrôles migratoires

Qu’on les repère à l’aide de simples jumelles ou par des moyens plus sophistiqués ne change rien à l’affaire : pour arrêter ceux qui tentent de franchir illégalement les limites de l’espace Schengen, on devra toujours compter sur l’aide des Turcs. Il suffit d’effleurer la question pour que Giorgios Salamangas manifeste une certaine irritation. « Les Turcs ne font rien pour nous aider. La plupart du temps, ils tournent le dos et ferment les yeux ». Récemment, alors qu’il patrouillait le long de la frontière, il a repéré une trentaine de migrants qui couraient vers la Grèce. Il les a tout de suite signalés aux forces turques. Mais celles-ci ont refusé d’intervenir, soutenant que les clandestins avaient déjà franchi la frontière. L’affaire s’est terminée en un jugement de Salomon, chaque pays acceptant de prendre en charge la moitié des personnes interpellés cette nuit-là.

La Turquie en première ligne

La volonté de la Turquie de prendre part sérieusement au contrôle des frontières a toujours été sujette à caution. Le pays y est pourtant tenu par ses engagements européens. Mais certains l’accusent à demi-mots de laisser filer ces milliers d’étrangers qui, après tout, ne font que traverser son territoire. Lors d’une visite en Grèce l’été dernier, Jacques Barrot, alors en charge du portefeuille Justice et Affaires Intérieures à la Commission, est allé jusqu’à évoquer des « complicités » entre passeurs et autorités locales.

Ekrem Gülen, responsable de la police d’Edirne, refuse ces procès d’intention. « La Turquie respecte ses engagements. Pour nous, il ne s’agit pas seulement de répondre aux pressions européennes. L’immigration illégale nous concerne, ne serait ce que parce qu’elle nourrit la criminalité. Et aussi parce qu’un jour, nous aussi nous serons membres de l’Union ». Pour prouver sa bonne foi, l’officier turc dévoile un graphique sur lequel figurent les statistiques des interpellations effectuées dans la région au cours des dix dernières années. En 2007, plus de 18 000 personnes ont été interceptées avant d’avoir atteint la Grèce. Mais pour les huit premiers mois de 2010, la courbe atteint péniblement les 5 600 unités. Un cinquième du nombre total de passages, si l’on se rapporte aux statistiques grecques. « Ces derniers temps, concède l’officier, les arrestations sont devenues plus difficiles. Les clandestins profitent de la végétation estivale pour emprunter la voie terrestre, plus délicate à surveiller. Les choses seront plus simples pour nous cet l’automne, quand ils tenteront à nouveau de passer par la rivière ». La rivière Evros, Meriç pour les Turcs, s’écoule sur 480 kilomètres depuis sa source en Bulgarie jusqu’à son embouchure en Mer Egée. Depuis l’explosion des mouvements migratoires vers la Grèce, elle est le théâtre de drames réguliers qui alimentent le décompte des morts aux portes de l’Europe. Le 25 juin dernier, elle rejetait côté grec les cadavres de 14 personnes mortes par noyade au cours de leur tentative. La police n’exclut pas qu’elles aient été jetées à l’eau par leurs passeurs à la suite d’un deal qui aurait mal tourné. Après avoir fait procéder à leur autopsie, les autorités régionales ont ordonné leur inhumation dans un terrain vague près de la ville de Soufli. Les activistes de No Border qui ont mis en lumière cette affaire ont accusé la préfecture de les avoir enterrés dans une « fosse commune ». Le préfet devait rapidement démentir ces allégations, assurant qu’un écart de deux mètres avait été respecté entre chaque tombe et que les défunts avaient été inhumés selon le rite musulman. Il n’empêche que l’événement, survenu deux mois avant le massacre de Ciudad Juarez, est venu rappeler que la traversée des frontières est parfois fatale aux migrants, en Europe comme ailleurs.

Dans un autre registre, les rives de l’Evros sont aussi le lieu d’agissement troubles imputés à la police grecque par Human Rights Watch dans un rapport publié en novembre 2008. D’après plusieurs témoignages, les policiers locaux s’emploieraient depuis plusieurs années à transporter des groupes de migrants côté turc à la faveur de la nuit. L’ONG estimait récemment que ces expulsions illégales se sont poursuivies au moins jusqu’à l’été 2009. Giorgios Salamangas parle de « mensonges purs et simples », sans toutefois parvenir à expliquer de façon convaincante comment la même histoire a pu revenir dans la bouche de dizaines de témoins. Au commissariat d’Edirne, on se contente de déclarer avoir déjà entendu pareilles rumeurs, sans plus s’étendre sur le sujet.

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Panneau indiquant le « cimetière des migrants illégaux », aux abords de Soufli, à la frontière Grèce - Turquie

Source de l’image : No Border, http://w2eu.net/2010/08/09/mass-gra...

Le recours à ces méthodes expéditives s’explique probablement par les difficultés qu’ont les Grecs à se débarrasser du « problème » par des moyens légaux. Au commissariat d’Orestiada, on accuse la Turquie de ne pas honorer le protocole de réadmission conclu il y a neuf ans entre les deux pays. Selon les chiffres fournis à Human Rights Watch par la police grecque, Ankara n’aurait accepté que 2 000 retours sur les 38 000 demandes présentées depuis l’entrée entre 2002 et 2008.

Pour Ekrem Gülen, la faute en revient d’abord au gouvernement grec. La plupart des dossiers transmis n’offriraient pas les garanties suffisantes. « Les Grecs doivent prouver que ces personnes sont bien passés par la Turquie. Qu’est-ce qui nous prouve qu’elles ne sont pas arrivés par l’Egypte, comme c’est parfois le cas ? En outre, on doit être certains de leur nationalité si on veut que leur pays d’origine accepte de les reprendre. Et cela, les Grecs sont incapables de le prouver correctement ». Faute d’un système d’asile digne de ce nom, la Grèce éprouve en effet les pires difficultés à déterminer la provenance de certains migrants. « Nous sommes bien plus performants qu’eux pour cela », ajoute fièrement le directeur de la police d’Edirne. En omettant de préciser que cette information si l’on en croit HRW, est souvent obtenue à l’issue d’interrogatoires qu’on qualifiera pudiquement de musclés. Le policier estime également que les centres de détention sont bien plus accueillants en Turquie qu’en Grèce (« ici les détenus passent leur temps à jouer au football »), alors qu’en la matière, les organisations humanitaires ont tendance à renvoyer les deux pays dos à dos.

Vers une coopération plus étroite

Comme souvent dans les affaires transfrontalières, chaque pays essaye de reporter sur l’autre la responsabilité des difficultés du moment. Par la force des choses, Grecs et Turcs seront pourtant amenés à collaborer de plus en plus étroitement sur le dossier migratoire. Cet été, Giorgios Salamangas et Ekren Gülen ont tous deux participé à une réunion de travail organisée par Frontex, que chacun a jugé « très utile » et qui ne devrait pas rester sans suite. La collaboration progresse aussi sur le plan diplomatique. En mai dernier, les deux pays ont signé un accord destiné à garantir l’application efficace du protocole de réadmission, la Turquie promettant d’accepter un contingent minimum de 1000 personnes par an. Ankara s’est également engagée à lutter contre les réseaux de passeurs, procédant à plusieurs coups de filet au sein de la mafia stambouliote, qui tient les rênes de ce business lucratif. Gageons que, dans les mois à venir, les Etats membres les plus préoccupés par l’immigration irrégulière mettront l’accent sur la nécessaire poursuite de la coopération gréco-turque.

Ces efforts conjugués suffiront-ils à enrayer l’immigration incontrôlée au nord l’Evros ? Sur cette question, les deux policiers font preuve d’un égal pessimisme. Giorgios Salamangas : « Etant donné le niveau de pauvreté dans le monde et toutes les guerres, les chiffres ne peuvent qu’augmenter ». Son homologue turc ne dit pas autre chose. « Après le retrait des troupes américaines d’Irak, on doit s’attendre à ce que la situation sur place s’aggrave. Le nombre de réfugiés va monter en flèche dans les prochains mois. Mais la question est bien plus grave. Les Nations Unes estiment qu’il y a près de 200 millions de migrants dans le monde. Beaucoup rêvent de venir en Europe. Pas en Turquie, ni en Grèce. Ils veulent aller en France, en Allemagne, dans les pays nordiques. Même si on réussissait à rendre hermétique la frontière entre nos deux pays, ils trouveraient toujours un autre chemin. On ne résoudra rien tant qu’on ne se sera pas attaqués aux causes de leur départ ».

En attendant que l’Europe trouve une recette miraculeuse pour éradiquer la faim et les conflits de la surface du globe, Giorgios Salamangas a bien une petite idée de la façon dont elle doit traiter la question migratoire. Une idée qui montre l’écho, au fin fond des Balkans, d’une certaine conception française des choses. « Je ne suis pas un politique, mais si j’étais en mesure de décider, je ferais comme Sarkozy avec les Roms ».


Un reportage réalisé avec l’appui de la Fondation Roi Baudouin et de la Loterie Nationale belge


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richard
25 septembre 2012
10:41
Sur les rives de l’Evros, à la frontière la plus poreuse d’Europe

Je ne connaissais pas du tout toute cette immigration que connaît la frontière Grèce. Comme quoi on en apprend tout les jours !

Visites Guidées Paris

nathalie
26 septembre 2012
17:42
Sur les rives de l’Evros, à la frontière la plus poreuse d’Europe

Que prévoit le gouvernement et l’Europe pour faire face à une telle vague d’immigration ?

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