« Je suis fondamentalement convaincu que l’euro ne peut pas survivre »

Bernard Cassen est venu à Lyon, lundi 12 mai, pour débattre autour du thème : « Elections européennes : des questions qui dérangent ». L’ancien directeur du monde diplomatique (de 1996 à 2008), premier président d’Attac (1998-2002) dont il est devenu depuis président d’honneur, est un spécialiste de politique européenne. Il est l’un des fondateurs de l’Institut d’études européennes et a notamment écrit « Elections européennes, mode d’emploi » (aux édictions du Croquant). Connu pour ses positions antilibérales et anticapitalistes, il préconise une sortie de l’euro et met en garde contre les dangers du traité de libre-échange actuellement en cours de négociations entre l’UE et les Etats-Unis.


Euros du Village : Quel regard portez-vous sur la campagne actuelle des élections européennes ?

Bernard Cassen : Les questions dérangeantes ne sont pas prises en compte. Les critiques de l’Europe se limitent à un seuil à ne pas franchir : on peut tout dire sauf parler de sortie de l’UE et sortie de l’euro. La question n’est jamais abordée frontalement. Quand on les évoque, c’est de manière ambiguë, comme si on parlait d’un tabou. Par exemple, la gauche radicale n’évoque pas ce sujet par peur d’être traitée d’anti-européenne, ou qu’on les taxe de parler comme le FN. Ainsi, ils considèrent que l’UE est la seule forme d’union possible, et on assiste à une déification de l’euro. Pourtant, ce sont des questions qui méritent d’être débattues de manière raisonnée et technique. Les débats éclaircissent le sujet, d’autant qu’il n’y a jamais assez d’explications sur l’Europe car qu’elles surplombent toutes les autres questions.

Que préconisez-vous alors ? Une sortie de l’UE et/ou de l’euro ? Je ne suis pas anti-européen mais je suis contre l’euro car ça ne marche pas. Je suis favorable à une monnaie commune mais pas unique. Autrement dit, je suis pour des monnaies nationales articulées sur une monnaie commune, qui elle seule serait convertible. En effet, une politique monétaire peut convenir à un certain type d’Etat, mais pas à tous. Une politique monétaire ne peut convenir en même temps à l’Allemagne et à la Grèce. Ce que je préconise ressemble à ce qu’il y avait avant l’euro, avec le Système monétaire européen et l’écu, qui était alors la monnaie commune. Je suis fondamentalement convaincu que l’euro ne peut pas survivre. L’euro, c’est la fausse bonne idée, qui a été prise sur des fondements idéologiques, et non économiques.

« La crise, c’est que du bonheur ! »

La monnaie unique est-elle si néfaste ?

Une monnaie unique empêche des pays comme la Grèce ou le Portugal de dévaluer leur monnaie, ce qui est pourtant essentiel lorsque l’on veut relancer l’économie. S’il n’y a pas de dévaluation externe, on a alors une dévaluation interne : baisse des salaires, des cotisations… Certains, comme Jean-Luc Mélenchon, disent qu’il faut changer le statut de la BCE (Banque centrale européenne), mutualiser la dette... je suis plutôt d’accord, mais on ne s’attaque pas à la racine du problème et ça ne changera rien au différentiel de compétitivité. Ce qu’il faudrait, c’est un transfert de capitaux des pays les plus riches vers les plus pauvres, de l’ordre, par exemple, de 10% du PIB. Par exemple, c’est ce qu’a fait l’Allemagne à partir de 1990 en transférant des capitaux de la RFA vers la RDA. Mais il s’agissait de 20 millions de personnes, et en plus, le coût est encore à payer. Pour l’Europe, on parle de 150 à 200 millions de personnes. On voit bien que, si c’est théoriquement faisable, ce n’est pas politiquement faisable. On a du mal à imaginer la France ou l’Allemagne prêts à faire cela…

Vous combattez les politiques d’austérité, mais comment en sortir désormais ?

Les politiques d’austérité sont mises en œuvre par la Troïka (UE, BCE et FMI) mais sont décidées par le Conseil européen qui représente les gouvernements. Ainsi, les gouvernements font passer par l’Europe des mesures qu’ils n’auraient jamais réussi à faire passer nationalement. La crise a eu un effet d’aubaine pour les gouvernements, une divine surprise. La crise, c’est que du bonheur ! Il faut donc une rupture en commençant par le niveau national et un gouvernement qui dit : « Stop, on n’applique plus, on ne siège plus ». Ainsi, on remet tout à plat et on provoque une nouvelle discussion. Selon moi, il ne peut pas y avoir d’amélioration sans passer par une forme de protectionnisme. On ne peut pas faire un système social avec un système ouvert à tous les vents. Je suis pour, par exemple, un contrôle des changes, ainsi que pour une écluse sociale et environnementale à la libre circulation des marchandises.

Le mécanisme d’arbitrage est « le point le plus dangereux du traité »

Un des points sensibles actuellement en Europe est la négociation autour du traité transatlantique de libre-échange, appelé TATFA (ou TTIP). Quelles seraient les conséquences d’un accord ?

Je suis totalement hostile à ce traité car ce n’est pas seulement un traité de libre-échange. Un traité de libre-échange a pour but d’abaisser les tarifs douaniers, or il n’y en a déjà presque plus. Ce qui est projeté ici est d’aligner les normes. Prenez par exemple les normes sanitaires : nous (la France, ndlr), on ne veut pas de bœufs aux hormones, ni d’OGM ou de poulets lavés au chlore. Or, les Etats-Unis, eux, le veulent. Et si les Etats-Unis entrent dans la négociation du traité, c’est pour que l’Europe aligne ses normes sur les siennes. Et comme la Commission européenne est dopée au libéralisme (les commissaires sont d’ailleurs choisis pour cela), elle va favoriser cela. Les Etats-Unis veulent créer un pôle de 800 millions d’habitants qui aurait vocation à imposer ses normes au reste du monde, et notamment à l’Asie dans le but d’isoler la Chine.

Beaucoup de critiques assénés contre ce traité concernent le mécanisme d’arbitrage…

Ca, c’est le clou du traité ! Ce point va faire en sorte qu’une société qui considère que la législation d’un pays va diminuer ses bénéfices pourra porter plainte contre ce pays. On met les compagnies et les Etats sur le même plan, alors que les compagnies défendent leurs bénéfices et les Etats l’intérêt général. C’est le point le plus dangereux du traité.

Certains notent également un manque de transparence lors des négociations autour du traité de libre-échange. Partagez-vous cette critique ?

Ils (sic) disent qu’une négociation est toujours secrète… Que répondre ? Dans le même temps, il est vrai que la négociation se fait par la Commission sous mandat des Etats, donc les Etats savent quand même ce qui se passe. D’autant qu’une négociation ne peut jamais être totalement transparente. Il est toutefois vrai que les multinationales en savent plus que les citoyens…

Propos recueillis par Erwin Canard


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Erwin Canard

Journaliste de presse écrite spécialisé dans l’éducation et l’enseignement, des thèmes qui le passionnent, Erwin n’en reste pas moins un témoin attentif de la politique française et européenne. Avant d’être diplômé de l’Ecole de Journalisme de Marseille, (...)
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