« José Manuel Barroso n’a pas su dépasser l’addition des égoïsmes nationaux »

Pervenche Bérès, tête de liste PS en Ile-de-France, dénonce l’austérité au niveau européen

Peu connue dans le paysage médiatique français, Pervenche Bérès l’est beaucoup plus dans le petit monde de Bruxelles et Strasbourg, gâce à sa réputation d’eurodéputée compétente et expérimentée. Elue à la deuxième place de la liste Ile-de-France depuis 1994, elle brigue aujourd’hui son cinquième mandat euroépen en tête de cette même liste, après le retrait d’Harlem Désir, devenu entretemps le (controversé) secrétaire d’Etat aux affaires européennes. Celle qui a présidé la commission de l’emploi et des affaires sociales au Parlement européen, ainsi que, auparavant, celle des affaires économiques et monétaires, dit ne pas croire à l’austérité au niveau européen... tout en soutenant la ligne budgétaire du gouvernement français. La solution passe pour elle par une Europe disposant de leviers pour dépasser les contraintes budgétaires nationales, par exemple avec une nette augmentation du budget alloué à la garantie Jeunesse, le lancement d’Euro-obligations... mais également la redéfinition du calcul des déficits nationaux.


Euros du Village : Le mot d’ordre de Martin Schulz, qui se dessine dans cette campagne européenne, est le suivant : « L’austérité en Europe est une erreur »…

Pervenche Bérès : L’idée est de se servir de l’échelon européen pour pouvoir créer de la valeur ajoutée. Martin Schulz dit cela parce qu’il a vu les dégâts produits par la troïka dans les pays dans lesquels elle est intervenue. La Grèce est peut-être retournée sur les marchés, mais 30% des Grecs n’ont plus accès aux soins de santé. Et quand vous regardez la courbe du chômage dans ces pays, elle a augmenté. Donc le « tout austéritaire » européen est une erreur. Et cette erreur peut être imputée à José Manuel Barroso, qui n’a pas su instaurer l’idée qu’à côté du sérieux budgétaire auquel les 28 ne pouvaient pas échapper, on avait besoin de l’effet de levier européen.

Je pense que Jacques Delors inspire beaucoup Martin Schulz car il a été le seul grand président de la Commission. Il cultive cette référence et il veut incarner ce rôle de levier européen. Rôle très important car jusqu’à présent, les chefs d’Etat et de gouvernement devaient définir la petite musique européenne. José Manuel Barroso s’est laissé faire par les Etats membres, en reproduisant la contrainte budgétaire intérieure des Etats au niveau européen. Alors qu’il fallait dissocier les deux dynamiques, parce qu’il y a une capacité d’emprunt au niveau européen dès lors que l’union européenne n’est pas endettée, et qu’elle a cette marge de manœuvre pour pouvoir le faire. M. Barroso n’a pas incarné cette vision qui permet de dépasser l’addition des égoïsmes nationaux. Enfin, il a laissé s’installer l’idée que d’un côté il y a les bons élèves, les pays en surplus, et de l’autre les mauvais élèves, en déficit. Ca tue l’Union européenne.

Concrètement, se positionner contre l’austérité en Europe, ça veut dire quoi ?

Déjà, ça demande qu’on ait des moyens pour le faire, sans cela, il n’y a aucune chance d’aboutir. Dans le cadre de la discussion sur le cadre financier pluriannuel, le PSE s’est positionné pour une révision post-électorale. Parce que sinon, vous avez un cadre financier pluriannuel défini pour sept ans qui est adopté par un parlement en fin de mandat et qui s’impose comme étant la clé de l’orientation budgétaire alors qu’il y a une nouvelle ligne politique. C’est illogique. Dans l’optique d’une révision après les élections européennes, la première chose que Martin Schulz demande, c’est que le montant de la garantie jeunesse passe des 6 milliards qui ont été alloués jusqu’à présent à 21 milliards, le montant identifié par l’Organisation Internationale du Travail (OIT) pour avoir un effet d’entrée sur l’emploi des jeunes.

Enfin on ne peut pas attendre d’une réouverture de la discussion budgétaire tous les leviers dont on a besoin pour financer cette relance. Refuser l’austérité, ça veut dire engager une autre stratégie, qui est forcément une stratégie de relance. D’où la question des Euro-obligations pour financer les budgets européens autour de quelques grands axes stratégiques, comme l’énergie, le numérique, la recherche et de développement dans les biotechnologies.

Cela implique-t-il également de repousser les 3% de déficit du PIB que le traité de Maastricht impose aux Etats-membres, comme l’a proposé Jean-Christophe Cambadélis ?

Je pense que le débat mérite d’être ouvert. Comment doit-on calculer les déficits ? Quels investissements intègre-t-on dans le calcul des déficits ? C’est une autre manière, plus intéressante, de formuler cette question. Et sur ce point précis, on peut dire que l’Europe se tire une balle dans le pied, car l’argent que les Etats membres consacrent pour financer le budget de l’Union européenne est compris dans le calcul de leur déficit. Ca n’est pas logique.

On a tout de même du mal, en France, à se positionner sur une ligne claire. Entre certains ministres qui n’hésitent pas à tacler les contraintes budgétaires européennes, et d’un autre côté le plan Valls qui vise à retourner à l’équilibre des comptes au plus vite…

François Hollande a dit que le sérieux budgétaire, ce n’était pas pour Bruxelles qu’on le faisait. Michel Sapin l’a toujours dit aussi. C’est pour la France qu’on le fait. C’est quelque chose à quoi il faut s’atteler, et puis si Bruxelles nous oblige à le faire, d’une certaine manière tant mieux, mais ce n’est pas cela le sujet. Le sujet, c’est comment on y arrive et à qui on fait payer cet effort.

Personne ne remet en cause le besoin des 50 milliards d’économies programmé par Manuel Valls. Ceux qui veulent vraiment imposer l’austérité, c’est la droite, qui considère qu’il faudrait plutôt 130 milliards d’économies. Le débat qui est engagé repose sur la façon dont ces 50 milliards sont récupérés et notamment comment est-ce que cela va peser sur les retraités les plus modestes, sur les salariés de la fonction publique et sur ceux qui bénéficient du RSA.

Vous rejoignez les parlementaires socialistes qui s’élèvent contre la répartition des 50 milliards d’économies ?

Ce que je constate c’est que ce débat a été ouvert au sein même du parti dès l’annonce par le premier ministre de ces propositions. C’est sur cette base-là que la discussion est en cours, ce qui est normal et sain dans une démocratie.

Quel est le rôle, selon vous, d’Angela Merkel dans la politique d’austérité au niveau européen ?

Mme Merkel est très influencée par une pensée ordo-libérale. Dans l’ordo-libéralisme, le rôle de l’Etat est de permettre aux acteurs du marché d’évoluer librement. C’est l’idée que chacun doit garder sa maison en ordre, et comme cela, la place du village fonctionnera bien. C’est cette logique que l’on retrouve dans le pacte de stabilité.

L’image la plus aboutie de cette stratégie est la troïka. On t’aide, on apporte les liquidités dont tu as besoin pour retourner sur les marchés, mais en échange on définit des conditions de redressement économique, qui sont insoutenables. Ce raisonnement est vraiment contraire à l’idée qu’il y a une place pour une intervention publique de la puissance européenne, et c’est celle-là dont on a besoin aujourd’hui.

Chez Angela Merkel il y a aussi une contradiction qu’on ne dénonce pas assez. Dans le système allemand, la question du dialogue social est un élément majeur. Or quand la troïka est intervenue en Grèce, une des premières actions a été d’écarter l’application des conventions collectives, ce qui a conduit l’Union européenne pour la première fois à être condamnée par l’OIT pour une de ses conditions de base. Cette contradiction mériterait qu’on s’y penche un peu plus.

Si le PSE remporte ces élections européennes, quel type de mesure pourrait être pris à court terme pour envoyer un signal aux victimes de l’austérité ?

Je n’ai pas discuté avec Martin Schulz de sa feuille de route pour ses 100 premiers jours comme président de la Commission, mais je pense que le lancement des Euro-obligations et le passage à 21 milliards d’euros de la garantie jeunesse feront partie de ses premières mesures. L’enjeu de cette élection c’est quand même de démontrer qu’une autre politique est possible au cœur de ce qui préoccupe les Français, à savoir, la situation économique et sociale.

Donc un signal plutôt envoyé aux jeunes en premier ?

A la fois aux jeunes mais pas seulement, parce que lancer les Euro-obligations, c’est aussi un signal fort par rapport à une nouvelle relance sur des secteurs où l’Europe devrait être dans l’excellence, encore une fois, dans le numérique, la biotechnologie, l’énergie, les questions environnementales. On a des boulevards devant nous, mais qui nécessitent des investissements à long terme.

Vous parlez d’emploi, qui est une priorité majeure pour une grande majorité de Français. Comment faire comprendre aux électeurs l’importance du parlement européen sur ce type d’enjeu ?

Dans le non-dit de l’abstention, aux municipales, il y a l’idée que le maire n’est finalement plus ce bouclier protecteur parce que toutes les décisions importantes sont prises ailleurs. Et bien dans cet « ailleurs », l’échelon européen est un échelon qui compte. Il y a une chance le 25 mai de pouvoir se saisir d’un bulletin, pour dire comment cette Europe peut nous protéger et nous aider à sortir de la difficulté dans laquelle on est. Et comment elle peut jouer son rôle, qui n’est pas de demander à toute une génération des efforts uniquement pour sauver des banques, plutôt que de donner un avenir aux jeunes. C’est ça la question. Je vois bien la tentation que certains ont de donner un coup de pied dans la fourmilière, mais c’est jouer sur les peurs et ça n’est créateur d’aucune solution.

La solidarité est un thème cher à Martin Schulz, et dans le cas de sa nomination à la tête de la commission européenne, comment comptez-vous rétablir une plus grande solidarité entre les 28 ?

C’est le grand défi et ça renvoie aussi à la question de l’immigration. Lorsque je vois des jeunes Portugais ou Espagnols qui migrent pour aller chercher du boulot en Allemagne, je ne suis pas sûre que ce soit pour cela que ces deux pays avaient adhéré à l’Union européenne. Personnellement je suis très favorable à la libre circulation, il faut tout faire pour refuser la réouverture du débat sur Schengen. La libre circulation est un acquis. Mais il faut que ce soit une libre circulation volontaire plutôt que cette fuite des cerveaux qui est en train d’être organisée et qui va aggraver les problèmes partout. Quand dans tous les pays d’accueil, on atteint un certain seuil d’intégration nécessaire, ce n’est pas si facile. Et dans les pays d’origine, si tous les jeunes talents s’en vont, on rencontre des problèmes démographiques, de déficit, de croissance, d’innovation, et on plombe vraiment le système. Il faut mettre tout le monde à contribution, notamment les pays en surplus.

Le Conseil européen aura tout de même son mot à dire dans le choix du prochain président de la Commission. Martin Schulz ne va-t-il pas devoir mettre de l’eau dans son vin pour être élu en cas de victoire du PSE le 25 mai prochain ?

Ca n’est pas son genre. Et puis il y a deux étapes : d’abord la campagne et après les conditions de construction d’une majorité éventuelle pour faire le bras de fer avec le Conseil européen. Les bagarres, il faut les mener les unes après les autres. Et la priorité pour l’instant, c’est un groupe socialiste le plus fort possible au Parlement européen.


reagir   Imprimer   envoyer par mail   Auteurs
Espace réactions ()

France
Dimanche 18 mars, Nicolas Sarkozy tenait à Villepinte, en Seine-Saint-Denis, son premier grand meeting électoral depuis son entrée tardive dans la (...)
Entretien avec Robert Rochefort, tête de liste UDI-MODEM dans le Sud Ouest pour les Européennes 2014
Parlement européen
Un débat co-produit par Euros du Village et EuroparlTV, la chaîne du Parlement européen.
Olivier Costa, Directeur de recherche au CNRS et Directeur des études politiques au Collège d’Europe, analyse les enjeux du scrutin européen de (...)

Auteurs

Antoine Bourdarias

C’est lors d’un stage aux Euros du Village qu’Antoine a écrit ses premiers papiers. Désormais diplômé de l’Ecole de Journalisme de Marseille, il a décidé de se lancer dans la télé. Et plus précisément derrière la caméra. D’abord journaliste reporter (...)
  Les plus lus Les plus commentés
Depuis un mois | Depuis toujours
Ils nous tweetent
Facebook
Quel président de la Commission en 2014 ?

Qui sera le président de la Commission européenne en 2014 ?


Les blogs des sections locales et thématiques du groupe Euros du village

Euros du Village, c’est
- 5 rédactions bénévoles et 4 Eurosblogs spécialisés,
- Plus de 120 publications par mois en 5 langues,
- un regard décalé sur l’actualité européenne et 7 ans de couverture des affaires européennes.

Retrouvez-nous en ligne :
- Euros du Village (FR), Gli Euros (IT), Los Euros (ES), Die Euros (DE) et The Euros (EN),
- En français, sur Facebook et Twitter.

Le groupe Euros du Village

Politique
Economie
Société & Médias
Développement durable
Affaires intérieures
Affaires extérieures
Bruxelles & Euro-bulle
France
UE 28
L’autre Europe
Monde
© Groupe Euros du Village 2010 | Mentions légales | Site réalisé avec SPIP | Réalisation technique et design : Media Animation & Euros du Village France