« L’Europe ne s’engage pas pour les droits de l’homme, sauf si ça ne coûte rien »

Entretien avec Franziska Brantner

Jeune députée européenne allemande, Franziska Brantner est coordinatrice du groupe des Verts au sein de la commission des affaires étrangères du Parlement européen. Pour Euros du Village, elle donne son point de vue sur la mise en œuvre du nouveau Service Européen pour l’Action Extérieure, l’action de l’Union européenne en faveur des droits de l’Homme et la poursuite de l’intégration européenne.


Franziska Brantner

Originaire de la région de Freiburg dans le sud-ouest de l’Allemagne, Franziska Brantner est élue au Parlement européen en juin 2009 à l’âge de 30 ans. Elle siège au sein du groupe des Verts, dont elle est la coordinatrice au sein de la commission des affaires étrangères. Dans ce cadre, elle a activement suivi le débat sur la mise en oeuvre du Service Européen pour l’Action Extérieure (voir ci-dessous), mais s’engage également en faveur du droit des femmes, notamment en ce qui concerne le congé maternité (ce qui pour elle inclut clairement le congé paternité).

Déjà reconnue pour son franc-parler et considérée comme l’une des valeurs montantes du Parlement européen, la jeune élue (l’une des plus jeunes de l’Assemblée), n’en est pas tout à fait à ses premiers pas en politique, puisqu’elle est engagée depuis l’âge de 15 ans au sein du mouvement de jeunes des Verts allemands. Entre ces débuts et son élection en 2009, son parcours résolument international l’aura mené de Sciences Po Paris (d’où la maîtrise de la langue française) à l’université Colombia de New York, en passant notamment par Tel Aviv (où elle travaille au sein de la Fondation Heinrich Böll, proche des Verts allemands) et Oxford (en tant que chargée de cours). Elle est titulaire d’un doctorat sur le sujet de la réforme des Nations Unies de l’université de Mannheim, en Allemagne.

Coordinatrice du groupe des Verts au sein de la commission des affaires étrangères du Parlement européen, Franziska Brantner s’est activement impliquée dans les débats qui ont accompagné la mise en oeuvre du Service Européen pour l’Action Extérieure. Si elle soutient l’idée générale de la création de cette nouvelle structure, elle souligne la persistance d’insuffisances concernant la coopération du Conseil et de la Commission ainsi que la représentation des différents Etats membres aux postes décisionnels.

Mais c’est au sujet de l’action internationale de l’Union en faveur des droits de l’homme, question d’une actualité brûlante à l’heure des mouvements populaires qui secouent le Moyen-Orient, que Franziska Brantner se montre la plus virulente. Elle s’en prend à l’idée communément admise selon laquelle l’UE fonde sa diplomatie sur un « soft power » au service des droits de l’homme, affirmant que « l’Europe, comme la France, a été nulle à l’égard de ce qui s’est passé en Tunisie », et même que « l’UE n’est pas prête à s’engager en faveur des droits de l’homme... sauf si ça ne coûte rien ».

Elle répond également à nos questions portant sur le projet d’approvisionnement en énergie solaire DESERTEC, les succès électoraux rencontrés par les Verts dans plusieurs pays européens ainsi que l’approfondissement de l’intégration européenne, qu’elle considère comme une nécessité à condition d’assurer une flexibilité suffisante dans le partage des compétences entre les niveaux européen, national et régional.

De quoi parle-t-on ?

Service Européen pour l’Action Extérieure

Prévue dès la Convention sur l’Avenir de l’Europe qui avait rédigé le Traité Constitutionnel Européen, la création d’un Service Européen pour l’Action Extérieure (SEAE) est l’une des principales innovations institutionnelles du Traité de Lisbonne, successeur du Traité Constitutionnel mort-né.

L’innovation repose sur un principe simple : donner à l’Union Européenne une voix unique sur la scène internationale en la dotant d’un service diplomatique commun, qui regroupe à la fois les compétences en matière d’affaires extérieures de la Commission (qui portent principalement sur les accords bilatéraux, la politique de voisinage et la politique de développement) et celles du Conseil (c’est-à-dire les politiques extérieures, de sécurité et de défense que les Etats membres coordonnent entre eux). Le SEAE est donc placé sous la houlette de Catherine Ashton, la Haute Représentante pour la politique extérieure de l’UE, dont la fonction s’apparente à une double casquette : elle est à la fois vice-présidente de la Commission européenne et représentante des Etats membres. Le nouveau service, doté d’un statut juridique particulier, dispose d’une administration centrale à Bruxelles, mais supervise également le réseau d’environ 130 délégations extérieures de la Commission… qui sont par là-même devenues les délégations de l’UE tout entière.

Mais à principe simple, mise en œuvre compliquée, comme l’on pouvait s’en douter au vu des arrangements politiques et institutionnels extrêmement complexes que la création du SEAE nécessitait. Comment en effet combiner la logique communautaire des compétences de la Commission avec celle, intergouvernementale, du Conseil ? Comment organiser les relations entre le SEAE et, d’une part, les services extérieurs de la Commission qui restent en place (notamment la Direction Générale en charge du développement), et d’autre part les services diplomatiques nationaux, qui bien entendu n’ont pas disparu ? Enfin, comment répartir les postes de manière équilibrée entre les personnels issus de la Commission et les diplomates nationaux, censés représenter au moins un tiers des 3700 agents de la nouvelle entité ?

Plus que son principe, c’est donc surtout la mise en œuvre concrète du SEAE qui a donné lieu à un long et intense débat entre la Commission, le Parlement européen et le Conseil. Les oppositions ont en particulier porté (et portent toujours) sur la question de la répartition des postes : on reproche à Mme Ashton de s’entourer trop volontiers de Britanniques, même si le Secrétaire Général fraîchement nommé est un diplomate français, Pierre Vimont, ancien représentant de la France à Bruxelles et, plus récemment, ambassadeur à Washington.

Un accord a finalement été trouvé fin 2010, et le SEAE a donc officiellement vu le jour au 1er janvier 2011. Il lui reste maintenant à trouver l’occasion de faire ses preuves dans la pratique, ce dont il ne devrait pas manquer par les temps qui courent.

DESERTEC

DESERTEC est un consortium industriel international initié par 12 entreprises (Munich Re, Deutsche Bank, Siemens, ABB, E.ON, RWE, Abengoa Solar, Cevital, HSH Nordbank, M & W Zander Holding, MAN Solar Millennium et Schott Solar) et par la fondation DESERTEC dans le but de créer un réseau de production d’électricité alimenté par l’énergie solaire (et, dans une moindre mesure, l’énergie éolienne) des déserts d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. 4 investisseurs supplémentaires ont depuis rejoint le projet (Enel Green Power, Saint-Gobain Solar, Red Electrica de España et Nareva Holding). L’objectif officiel est de fournir à terme une grande partie des besoins en électricité des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ainsi qu’au moins 15% des pays européens. L’initiative fut officiellement lancée en 2009, à la suite du sommet fondateur de l’Union Pour la Méditerranée (2008), qui avait consacré un « plan solaire méditerranéen ». Le projet bénéficie notamment du soutien de plusieurs gouvernements européens et méditerranéens, ainsi que de celui de la Commission européenne, dans le but d’atteindre un niveau d’investissement de 400 milliards d’euros d’ici à 2050 – un objectif cependant toujours très hypothétique à ce jour.

Le projet fait en effet face à de nombreuses difficultés et critiques, principalement en ce qui concerne sa faisabilité, touchant notamment à ses coûts exorbitants, au manque de sécurité des financements et aux risques qui sont liés au projet (notamment le risque d’exposition à des attaques terroristes). Au-delà, des observateurs critiquent même l’idée centrale d’externaliser une large partie des approvisionnements énergétiques de l’Europe vers l’Afrique et le Moyen-Orient, tant du point de vue européen (risques pesant sur la sécurité énergétique de l’Europe, création d’une « dépendance » énergétique envers des pays tiers) que du point de vue des pays d’Afrique et du Moyen-Orient (risque d’exploitation des ressources de ces pays par les économies plus avancées d’Europe, comme le redoute Franziska Brantner dans son entretien avec Euros du Village).

Groupe de Spinelli

Le « Groupe de Spinelli » est une initiative fédéraliste européenne lancée en septembre 2010 par un certain nombre de politiciens et d’intellectuels européens, au premier rang desquels l’ancien Premier Ministre libéral belge Guy Verhofstadt, l’écologiste Daniel Cohn-Bendit et la centriste française Sylvie Goulard. Le groupe, qui compte d’autres noms prestigieux parmi ses soutiens tels Joschka Fischer, Jacques Delors, Danuta Hübner ou Mario Monti, tire son nom d’Altiero Spinelli, intellectuel et ancien commissaire européen considéré comme l’un des « Pères de l’Europe ».

L’objectif de l’initiative est exprimé de manière on ne peut plus claire dans son manifeste : A l’époque de la mondialisation accélérée, dans laquelle chaque pays européen pris indépendamment pèse de moins en moins, « ce n’est justement pas le moment de ralentir le rythme de l’intégration, mais au contraire de l’accélérer [...] Le nationalisme est une idéologie du passé. Notre objectif est celui d’une Europe fédérale et post-nationale, une Europe des citoyens. » Pour l’atteindre, les signataires s’attellent à recoudre le tissu des mouvements fédéralistes européens par une série d’actions publiques. Un bel idéal s’il en est, digne d’une conception noble de la politique et conforme aux rêves initiaux de l’intégration européenne, mais qu’il faut encore pouvoir vendre. Ce qui ne sera pas une mince affaire, comme en témoigne peut-être le fait qu’une grande partie des signataires est issue de pays fondateurs de l’Union, qui compte aujourd’hui 27 membres...


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Antoine Bargas

Rédacteur en chef adjoint de la version francophone

Antoine est diplomé de Sciences Po Paris (Master Affaires Européennes) et de l’ Université Bocconi de Milan. Dans le cadre du programme Erasmus, Antoine a passé un an à étudier à l’ université d’ Uppsala, en Suède. Après plusieurs stages en France (Air (...)

Benoît ROUSSEL

Directeur des rédactions, rédacteur en chef de la version francophone

Fervent patriote bordelais, fan de ciné, de tennis et de foot, Benoît a fait ses études dans le cadre de la filière intégrée en sciences sociales entre l’IEP de Bordeaux et l’Université de Stuttgart, qu’il a complété par un master en politique et (...)

Vera KISSLER

Diplômée d’une double filière franco-allemande en sciences politiques et après avoir fait son master au Royaume Uni. Pendant ses études à Lille, Münster et Canterbury, elle s’est spécialisée dans les questions européennes. Ses centres d’intérêt sont la (...)
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