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La tragédie grecque de l’eurozone

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La crise grecque est loin d’être finie. Alors que le gouvernement grec vient de demander un premier versement de 20 milliards d’euros dans le cadre du plan d’aide sur lequel les chefs d’État et de gouvernement de la zone euro se sont mis d’accord, une épée de Damoclès reste suspendue sur le sort de l’économie grecque.


110 milliards sur trois ans dont 80 à charge des pays de la zone euro et 30 milliards à charge du FMI : tels sont les montants sur lesquels les ministres de l’économie et des finances se sont mis d’accord avec le FMI pour venir en aide à la Grèce. La Grèce percevra dès cette année 45 milliards d’euros de prêts. Et les premiers versements interviendront d’ici au 19 mai, date de la première échéance pour le refinancement de la dette grecque sur les marchés. Mais quelle cacophonie ! Un sommet de l’eurozone organisé un dimanche, sommet qui est non pas suivi d’un Sommet Européen à proprement parler mais d’un Sommet des chefs d’État et de gouvernements de l’eurozone convoqué en urgence par Van Rompuy, le tout précédé d’une lettre franco-allemande semblant préempter l’agenda fixé par le président du Conseil européen…mais qui est aux commandes ?

Acte 1 : Entre Charybde et Scylla

Février 2010, Eurostat découvre que les données grecques sur la dette et le déficit ont été sous-estimées voire manipulées : la manipulation comptable éclate au grand jour, mettant en évidence des années d’utilisations douteuses des fonds publics. Les marchés et agences de notation se sentent dupées. Pendant des mois, les pays de la zone euro hésitent et envoient des signaux mitigés aux marchés. Que faire face à un tel mauvais élève ? Punir ou aider d’abord ? Sans capitaine capable de naviguer dans les eaux troubles de la crise de confiance des agences de notation europénnnes, les Européens ont foncé droit sur la catastrophe. Les résultats du Sommet Européen extraordinaire de février se révèlent vite extraordinairement décevants. Annoncer avoir un plan pour la Grèce mais sans en dévoiler les détails n’a pas convaincu les marchés. L’illusion ne peut pas fonctionner longtemps et les marchés ne se laissent pas facilement berner.

Christine Lagarde et Lucas Papademos

Acte 2 : l’ouverture de la boîte de Pandore

La situation empirant, des plans plus concrets commencent progressivement à s’élaborer, mais sans recueillir le consensus au sein de l’eurozone. Pour des motifs électoralistes, la chancelière allemande et son ministre de l’économie rechignent pourtant à envoyer un message clair aux spéculateurs. Mise à l’épreuve des faits, la solidarité européenne ne fait pas long feu. Ce faisant, les Européens ouvrent la boîte de Pandore. La crise grecque, c’est un peu le Lehman Brother du souverain : le risque de contagion aux autres économies de la zone euro est réel. Bien que les dettes du Portugal (augmentation de 71% à 91%) et de l’Espagne (augmentation de 47% à 68%) soient de bien moindre ampleur que la dette grecque (130%), leur augmentation rapide ces derniers mois commencent à susciter les craintes des spéculateurs. Les attaques spéculatives contre les obligations d’État de ces deux pays se répandent alors comme une traînée de poudre. C’est maintenant toute la zone euro qui est atteinte par le « virus grec ». La stabilité de la monnaie unique est mise à mal. La chancelière allemande s’en rend finalement compte dans son discours prononcé devant le Bundestag avant le vote du crédit qui sera octroyé à la Grèce (22,4 milliards d’€). La situation pour la chancelière est délicate :pas question que l’Allemagne paie les pots cassés en récompensant les années de mauvaise discipline budgétaire des précédents gouvernements grecs, mais il est irresponsable de laisser planer le doute quant à un renflouement des comptes grecs. Cela n’a eu pour effet que de gonfler le montant du prêt à octroyer pour remettre la Grèce à flot.

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Angela Merkel face à Georges Papandreou

L’Allemagne fait la leçon à la Grèce.

Le plus tragique est que ce refus s’apparentait fortement à un calcul politique visant à flatter les voix des électeurs du land de Rhénanie-Westphalie à la veille des élections régionales de manière à conserver une majorité au sein du Bundesrat. Mal lui en a pris.. la coalition CDU-FDP de ce Land est tombée et la chancelière a perdu sa majorité...

Résultat : malgré la nécessité d’’injecter des liquidités dans l’économie grecque pour préserver l’euro, les délais trop longs d’octroi de ce prêt ont provoqué une crise de confiance auprès des agences de notation.

Acte 3 : une victoire à la Pyrrhus ?

La Grèce adopte finalement un plan de mesures mais le cours de l’euro continue de plonger. Le sauvetage grec s’assimile à une victoire à la Pyrrhus. Parmi les mesures adoptées douloureusement par le gouvernement grec figurent une hausse de la TVA (qui passera de 21% à 23%), une augmentation de 10 ;% des taxes sur les carburants, l’alcool et le tabac, un gel des salaires et retraites du secteur public et un relèvement de l’âge minimum de départ à la retraite à 60 ans. Derrière ces quelques mesures, se cachent des milliers de drames sociaux personnels. Mais, maintenant qu’un accord sur le prêt a été trouvé, la Grèce est-elle sauvée ?

Á en croire les traders sur le marché des changes, la réponse est loin d’être évidente. L’euro continue de s’affaiblir et atteint son niveau le plus bas face au dollar après l’annonce du plan de sauvetage. Seul l’idée d’un fonds d’urgence permettra de calmer les marchés. A défaut d’un puissant fonds, les dirigeants européens ne seraient-ils pas en train d’alimenter un puits sans fond ? L’euro ressort affaibli de toute cette histoire et ne semble pas non plus conforté par l’annonce de la Banque centrale européenne (BCE), qui acceptera les titres de dette grecque en garantie de ses prêts, quelle que soit leur notation financière. En fait, les acteurs du marché ne sont pas totalement convaincus que la solution idéale ait été trouvée. Le plan de réforme semble trop draconien et les marchés s’interrogent sur la capacité du gouvernement grec à maintenir un tel niveau d’austérité sur une période aussi longue, d’autant que la population et les syndicats ont fait part de leur désaccord lors de grèves générales et de manifestations. Les efforts demandés à la Grèce sont herculéens. Ramener le déficit public à 2,8% en 2012 contre 13,6% aujourd’hui. Le tout dans un contexte marqué par des taux grecs à 10 ans au-delà de 9%. Bien loin de relancer la croissance, ces nouvelles mesures d’austérité budgétaire vont plonger la Grèce encore plus profondément dans une récession avec une croissance négative de 4% l’année prochaine et de 2.6% en 2011 avant de pouvoir repasser dans le vert.

Rideau.. ou Deus ex Machina ?

La gestion européenne de la crise grecque a été largement catastophique. Seul le « fonds d’urgence » sur lequel a abouti la réunion des ministres des finances des 27 le dimanche 9 mai semble permettre de sauver la face. Celui-ci consiste en un savant mélange d’instruments communautaires et intergouvernementaux puisque les États contribueront chacun bilatéralement à un SPV (Special Purpose Vehicle à hauteur 440 milliards € garantis par les États membres) et que la Commission pourra consentir des prêts sur les marges non utilisées du budget communautaire (60 milliards € correspondant à un fonds de stabilisation) accompagné de prêts du FMI (200 à 250 milliards €). Il s’agit d’une mobilisation sans précédent des Européens (rendue possible par une interprétation souple de nouvel article 122 -2 introduit par le Traité de Lisbonne) qui permet à la zone euro de respirer.

L’Euro grec

Cependant les problèmes de fond demeurent. La crise grecque a surtout montré l’échec du Pacte de Stabilité et de Croissance et elle a ouvert des doutes importants quant à l’utilité de l’euro. Bien que les pays membres de l’eurozone aient accepté de céder leur compétence en matière de taux de change, la flexibilité des prix et la mobilité des travailleurs sont restées imparfaites. Cela amène certains, tels que Joseph Stiglitz à mettre en doute la viabilité même de la zone euro. Pour répondre à ces préoccupartions, l’utilisation du fonds d’urgence sera liée à d’importantes cures d’austérité budgétaire et un renforcement du carcan du Pacte de Stabilité et de Croissance (PSC). Pourtant la voie choisie est loin d’être économiquement idyllique. L’Espagne et le Portugal ont annoncé qu’ils réduiraient leurs déficits plus rapidement qu’annoncé. Or, des coupes dans les dépenses publiques risquent d’aggraver la tragédie sociale qui est en train de se jouer dans ces pays. En outre, ces mesures de contractions budgétaires représentent, à court terme, un frein pour la croissance de bon nombre de pays de la zone euro. Conséquence : la réduction des déficits deviendra d’autant plus difficile et forcera la BCE à maintenir des taux directeurs bas.

Repenser la gouvernance économique européenne

Vouloir renforcer le cadre actuel du pacte de stabilité est une idée qui va dans le bon sens mais n’apporte pas forcément de solution aux déséquilibres macroéconomiques sous-jacents. L’Espagne et le Portugal qui sont aujourd’hui dans la tourmente étaient hier de bons élèves du pacte de stabilité. Un pacte de stabilité qui se base essentiellement sur des équilibres comptables n’est pas adapté pour saisir l’entièreté de l’économie d’un pays. La France et l’Allemagne l’avaient bien compris quand elles avaient assouplis celui-ci afin de ne pas être sanctionnées pour son non-respect. En fait, avant de renforcer le cadre actuel du PSC, il faudrait en changer les critères, tenir compte pour cela d’autres indicateurs économiques (la croissance et l’inflation par exemple) et permettre un monitoring efficace de celui-ci. A travers la remise en question du Pacte de stabilité, c’est l’émergence même d’une nouvelle gouvernance économique de la zone euro qui se laisse entrevoir.

Plutôt que de réfléchir sur une agence européenne de notation, suite aux annonces de la Commission, de la France et de l’Allemagne, il est crucial de réfléchir sur des politiques permettant de réduire les déséquilibres macroéconomiques entre les pays membres. Outre des mécanismes de résolution de crises, cette crise pourrait être l’occasion de relancer le débat sur l’idée d’un mécanisme de fédéralisme fiscal à l’échelle de l’Union. La crise de confiance qui vient de frapper la zone euro nous rappelle qu’un des problèmes principaux de la zone euro sont les divergences de compétitivité entre des pays partageant la même devise. Il est donc urgent de réformer la gouvernance économique au sein de l’eurozone, d’ailleurs, comme l’a dit Jacques Delors : « il n’est jamais trop tard pour bien faire… »


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Auteurs

Vivien SIERENS

Vivien Sierens a effectué des études bilingues (français-néerlandais) en Sciences Politiques/Relations Internationales aux facultés universitaires Saint-Louis ainsi qu’à l’Université Libre de Bruxelles et la Vrije Universiteit Brussel. Il a ensuite (...)
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