« Le rôle de bouc émissaire de l’Europe est un outil de démagogie par rapport à l’absence de réformes nationales »

Après l’UMP et le PS, nous concluons notre couverture de la campagne des européennes en France par un entretien avec Robert Rochefort, tête de liste dans le Sud Ouest pour « Les Européens », nom de la liste centriste réunissant pour ces élections l’UDI et le MODEM. A la veille du scrutin, il revient sur les raisons pour lesquelles le centre a peiné à décoller dans une campagne qui semblait pourtant taillée pour lui - pointant au passage le rôle du gouvernement dans le peu d’intérêt que cette campagne aura une nouvelle fois suscité. Et explique également quelles mesures concrètes recouvre le « Plus d’Europe ! » dont les centristes, à l’opposé de l’euroscepticisme ambiant, ont fait leur slogan.


Euros du Village : Les élections européennes sont habituellement plutôt favorables au centre, et pourtant l’alliance UDI/MODEM plafonne autour d’à peine 10% des intentions de vote à quelques jours du scrutin. Comment expliquez-vous cela ?

Robert Rochefort : C’est très simple, il n’y a quasiment pas eu de campagne européenne. Peut-être est-ce dû à la proximité avec les élections municipales, au fait que les élections européennes ont été avancées au mois de mai au lieu du mois de juin cette année, ou encore à une lassitude des électeurs par rapport à la chose politique.

Clairement, il y a aussi un désir du gouvernement de ne pas s’embarrasser avec ce scrutin européen dont il pense qu’il ne va pas lui être favorable. De même qu’une presse qui n’a peut-être pas fait tout ce qu’il fallait. Il y a un donc un ensemble de facteurs qui font que la campagne des Européennes n’a quasiment pas eu lieu. Ce n’est pas un problème spécifique aux listes centristes mais un problème général, et c’est pourquoi les intentions de vote qu’on observe dans les sondages n’ont pas grand rapport avec les Européennes. Elles reflètent plutôt les sympathies partisanes à l’égard de marques politiques, comme il existerait des marques de voitures. On est beaucoup plus sur ce sujet que sur des sondages qui tiennent compte de la question européenne.

C’est ce comportement du gouvernement ou des médias qui explique le manque d’intérêt pour ces élections européennes ?

C’est un des aspects. Je vais vous donner trois exemples par rapport au gouvernement. Premièrement, il a réduit le budget de promotion des élections européennes, c’est-à-dire pour les messages diffusés dans les médias. Ces messages sont arrivés beaucoup plus tardivement que d’habitude. Deuxièmement, il y a un an, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, avait proposé que l’on n’envoie pas les professions de foi par la poste pour faire des économies, et que l’on se contente de professions de foi consultables sur Internet. Evidement, cela n’a pas été possible grâce à une mobilisation de tous nos députés européens pour empêcher ce projet, mais cette proposition est quand même significative. Troisièmement, alors qu’un certain nombre de formations politiques, y compris le Parti Socialiste, étaient favorables au retour à des listes nationales beaucoup plus compréhensibles pas les électeurs, au dernier moment François Hollande a décidé de ne pas changer le mode de scrutin, pour rester sur des circonscriptions régionales qui sont des missions impossibles pour les candidats. Voici trois exemples précis pour dire que le gouvernement n’a pas du tout fait ce qu’il devait faire à l’égard des élections européennes, et à l’égard de l’Europe tout court.

Il y a un désir du gouvernement de ne pas s’embarrasser avec ce scrutin, qui ne lui est pas favorable

Mais dans l’imaginaire collectif, l’Union européenne tient tout de même le rôle de bouc émissaire, comment comptez-vous convaincre les électeurs de se mobiliser dimanche ?

Là encore, ce rôle de bouc émissaire a été instrumentalisé depuis longtemps par les pouvoirs politiques, de droite comme de gauche. La réalité, c’est que la France est un pays suradministré, tatillon, procédurier, bureaucratique et qui en rajoute toujours.

Les directives européennes, elles s’appliquent à l’identique dans tous les pays européens. Ce qui est spécifique à chaque pays, c’est la transposition de la directive. Alors pourquoi en Espagne ou en Allemagne ces transpositions sont-elles faciles à gérer, alors qu’en France on passe notre temps à s’en plaindre ? C’est parce que la logique de bouc émissaire à l’égard de l’Europe est de la démagogie utile pour masquer l’absence de réformes en France et la suradministration française.

Ensuite, ce que j’ai envie de dire aux électeurs pour qu’ils se déplacent dans les bureaux de vote, c’est : pensez à vos enfants et à vos petits-enfants. Aujourd’hui on est obligatoirement obsédé par la crise économique, mais l’Europe c’est une question d’avenir pour les 30, voire 50 ans qui viennent. Est-ce qu’il y a une alternative pour l’avenir de vos enfants et de vos petits-enfants sans l’Europe ? Et je vous garantis que quand vous posez la question comme cela, la plupart de gens sont d’accord avec la construction européenne. Si l’on se pose cette question, aller voter dimanche pour mettre une claque au gouvernement socialiste, comme le préconise Jean-François Copé, ça n’a littéralement aucun sens.

Plus d’Europe, cela ne veut pas dire plus de pays, mais plus d’unité

Le mot d’ordre centriste pour cette campagne, c’est « plus d’Europe ». Concrètement, ça veut dire quoi être pour « plus d’Europe » aujourd’hui ?

Plus d’Europe, ça veut dire qu’il faut des réformes qui rendent l’Europe plus efficace, plus soudée et plus démocratique à l’intérieur des institutions européennes. Ca ne veut pas dire plus de pays en Europe, ça veut dire plus d’unité. Or aujourd’hui, si l’Europe fonctionne mal, c’est justement parce qu’elle n’est pas unie, c’est une Europe des gouvernements, dans laquelle les égoïsmes nationaux l’emportent sur l’intérêt général.

S’il n’y a pas d’harmonisation fiscale et sociale en Europe, c’est parce que les Etats ne le veulent pas. Parce que l’Irlande veut garder un taux d’imposition sur les sociétés extrêmement bas, parce que la France veut garder un système de protection social très couteux. C’est cela qui est mortel pour l’Europe. Il faut que l’Union européenne arrête de s’occuper de questions de détails qui doivent être réglées au niveau local par les régions et les Etats. Il faut qu’elle ait une logique stratégique de solidarité et de décision commune entre les pays européens.

Y a-t-il un déficit démocratique au niveau européen, avec peut-être un trop grand nombre de hauts postes politiques au sein des institutions européennes ?

Il y a beaucoup de déficit démocratique en Europe. Par exemple, le Parlement européen – parlement le plus important du monde, dans le sens où l’Europe dans son ensemble est la plus grande puissance du monde – est un parlement qui n’a pas le droit de proposer des lois. Il vote à peine un budget, parce que ce budget est imposé par les Etats.

Alors que ce Parlement devrait être celui qui, par délégation des peuples, devrait désigner un président européen, en réalité ce n’est pas le cas. On nous dit que l’une des avancées cette année, c’est justement que le Parlement européen va maintenant désigner le président de la Commission européenne. En fait c’est un peu plus complexe que cela. Espérons que nous allons franchir un pas dans cette direction mais on est encore loin du compte. Et même si ce futur président de la Commission est Martin Schulz ou Jean-Claude Juncker, ce ne sera dans tous les cas qu’un eurocrate supplémentaire. Nous ne serons pas dans la rupture, qui arrivera uniquement au moment où il y aura une désignation par le peuple d’un président européen.

Les deux partis que vous représentez dans cette campagne, l’UDI et le MODEM ne font pas partie du même groupe au Parlement européen…

Ne faisaient pas du même groupe dans le passé ! Pour la prochaine mandature, ils vont faire partie du même groupe, l’ADLE (groupe centriste ndlr). L’UDI vient d’ailleurs d’adhérer au parti démocrate européen, qui a été cofondé par François Bayrou. Il n’y a aucune divergence de rattachement à partir de maintenant. Il faut savoir que ce rattachement à un groupe politique européen a lieu en début de mandat, et comme il y a cinq ans, l’UDI était allié à l’UMP, c’est normal qu’elle n’ait pas été dans le groupe centriste, mais à partir de maintenant cela va changer.

L’UDI et le MODEM sont bien plus unis sur la question européenne que l’UMP et le PS

Peut-on dire aujourd’hui, que les deux partis centristes français ont la même vision de l’Europe ?

Absolument, et ils ont le même candidat à la présidence de la Commission européennes en la personne de Guy Verhofstadt. Ils vont appartenir au même groupe parlementaire. Il n’y a aucun souci à cet égard. C’est d’ailleurs ce qui nous différencie de l’UMP et du PS qui sont en façade des partis unifiés, mais en réalité, ils ont des courants extrêmement opposés en leur sein sur la question européenne.

Le Parlement européen n’a finalement que peu de pouvoirs sur les sujets qui préoccupent le plus les citoyens européens, notamment l’économie et l’emploi. Quelles sont les mesures phares que propose l’alliance UDI/MODEM ?

Quatre mesures nous motivent aujourd’hui. Premièrement, un gouvernement économique de la zone Euro. Deuxièmement, une convergence sociale et fiscale sur les taux de cotisation et les taux d’imposition sur les sociétés. Troisièmement, une mutualisation progressive de la dette, pour qu’il n’y ait plus des taux d’intérêt différents selon les Etats. Quatrièmement, l’organisation de grands chantiers de relance au niveau européen, à l’image de ce que Jacques Delors avait pu envisager il y a une quinzaine d’années.


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