Euros du Village : Martine Aubry est élue présidente de la République le 6 mai 2012. Quelle première action entreprend-t-elle en matière européenne ?
Pervenche Berès : Elle l’a clairement dit. Elle va à Berlin. Car on a besoin de renouer un fil avec l’Allemagne, qui a été cassé par le président sortant, qui n’a eu de cesse de malmener ce dialogue pourtant stratégique. Le couple franco-allemand n’est sans doute plus l’alpha et l’omega d’une grande Europe que nous avons construite le lendemain de la chute du mur de Berlin mais quand nous sommes en temps de crise - comme c’est le cas actuellement malheureusement - la question de l’entente, de la possibilité de construire des solutions avec Berlin est au cœur de toutes propositions qui doivent émaner de la France.
EdV : Si les rapports entre Paris et Berlin ne sont plus l’alpha et l’oméga de l’Union européenne, quels seraient les nouveaux partenariats à chercher ?
Pervenche Berès : Mais il faut quand même construire le socle de base, et le socle de base c’est l’accord franco-allemand. Après, au delà de cela, on voit bien que le premier cercle de solidarité, qui est aujourd’hui malmené, c’est celui de la zone euro, puisque les États membres de la zone euro devraient concevoir leur union économique et monétaire comme une union dans laquelle doit être exercée une responsabilité conjointe et solidaire. D’une certaine manière, on voit bien que les États membres n’ont pas joué le jeu de la monnaie unique. Ils ont un peu abandonné leur enfant avant même qu’il ne soit totalement mature. Donc l’autre espace de solidarité indispensable c’est celui la. Non pas que la grande Europe doit être laissée de côté mais chacun mesure bien dans cette crise, que si il n’y a plus de monnaie unique demain le socle sur lequel repose l’Union européenne, s’effondrera, s’effritera.
EdV : Le ministère des affaires européennes aura connu cinq occupants en cinq ans sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Quel rôle pour ce ministère souvent ramené à une fonction subalterne ?
Pervenche Berès : Je ne pense pas que dans la campagne, la question du statut du ministre des Affaires européennes sera celle qui préoccupera le plus les français. Ce qui va les préoccuper c’est de savoir comment la dimension européenne des politiques est intégrée par chacun des responsables. Ce que je note quand même dans le bilan du président sortant, c’est que lorsque il exerçait la présidence de l’Union européenne au deuxième trimestre 2008 - présidence au cours de laquelle il a d’ailleurs prêté aux banques sans aucune contrepartie, ce dont ont voit le coût aujourd’hui – il a beaucoup dit combien la question européenne était majeure, centrale, déterminante. C’était sans doute un élément d’analyse correcte, mais dont il n’a tiré aucune conséquence. Parce que penser que cette affaire européenne est si importante qu’elle ne mérite pas d’avoir un ministre en charge qui soit un relais de confiance au sein du gouvernement, je trouve que c’est un signe manifeste des incohérences et de l’agitation du président sortant. J’ai la conviction que Martine Aubry ne se comportera pas de la même manière vis à vis de cette responsabilité ministérielle.
EdV : « La crise ne disqualifie pas l’Europe mais cette Europe prisonnière d’une idéologie en faillite : austérité, concurrence et libre-échange » dit Martine Aubry dans son programme. Une fois au pouvoir, ne serez-vous pas confrontés au mur de réalisme ?
Pervenche Berès : Le réalisme aujourd’hui c’est de bouger. Parce qu’il n’y a rien de pire que le statut quo, rien de pire que le trop peu, trop tard. C’est ce à quoi on a voulu nous habituer depuis le déclenchement de la crise. Donc le réalisme c’est de bouger.
EdV : Mais bouger dans quel sens ? La présidence de l’Eurogroupe par exemple, doit on la faire basculer vers le Conseil européen et Monsieur Von Rompuy, ou du côté de la Commission européenne avec un super Commissaire en charge de la gouvernance économique de la zone euro ?
Pervenche Berès : Je ne veux pas préjuger des derniers détails dont Martine Aubry aura la charge. Ce que je sais de sa pensée c’est que pour elle, ces questions institutionnelles ne peuvent être premières. Ce qui est premier c’est de lutter contre un pacte d’austérité auquel même les agences de notations ne croient pas, car à chaque fois que des mesures d’austérités sont prisent au niveau européen, cela ne calme pas les marchés. Ou très momentanément. Ensuite ils reviennent à la charge - on l’a vu le 21 juillet - en s’interrogeant : quels sont les perspectives d’investissements au sein de l’Union européenne ? Donc je crois que la première préoccupation de Martine Aubry sera autour du retour de l’activité, de la reprise d’un investissement créateur d’emploi en Europe. Sur la question institutionnelle, on doit la lire en fonction de cet objectif. Et c’est vrai qu’avec cette ambition on a besoin de sortir d’une équation qui soit trop intergouvernementale.
EdV : Est-ce que dans les objectifs d’une présidence française de gauche, il y a aussi la refondation du socialisme européen ?
Pervenche Berès : On a jamais fait le socialisme européen avec les seuls socialistes français. Simplement ce que je crois, c’est que si les socialistes l’emportent en France l’année prochaine, nous serons un petit peu dans une équation similaire à ce qui s’est passé en 1981 : après une longue absence des socialistes français dans l’exercice du pouvoir au sein de la famille socialiste européenne, une petite musique qui contribuera à la rénovation de la social-démocratie.
EdV : Est-ce facile cette rénovation de la social-démocratie quand on voit le PASOAK et Monsieur Paprandéou en Grèce contraint à une austérité folle, ou l’état du PSOE de Monsieur Zapatero en Espagne ?
Pervenche Berès : La réponse est dans la question mais pourtant cette rénovation est indispensable. Elle suppose néanmoins d’accepter de bouger. Ce qui me frappe d’une certaine manière c’est qu’on a l’impression que ce que l’on appelait le consensus de Washington (corpus de mesures d’inspiration néo-libérale adopté par le FMI et la Banque mondiale au début des années 1990, ndlr), est devenu aujourd’hui le consensus de Bruxelles ou de Francfort. On irait contre la possibilité des gouvernements nationaux, à travers la libre détermination des électeurs, de piloter une politique qu’ils pensent juste ou qu’ils pensent être le mandat qu’ils ont reçu de leurs électeurs. Je ne dis pas qu’à ce titre la il faut faire du surendettement dans n’importe quelles conditions, mais on a l’impression que Bruxelles voudrait limiter la marge de manœuvre et l’arbitrage des Etats membres. La, d’un point de vue socialiste, je trouve qu’il faut que les socialistes européens soient suffisamment forts, entre eux, pour résister à cette pression du consensus de Bruxelles. Et en ce sens, je pense que tout le travail de fond que Martine Aubry a entrepris depuis qu’elle a été désignée première secrétaire du PS, en particulier avec le SPD, est une base absolument déterminante pour reconstruire ce socle d’une sociale-démocratie à l’échelle européenne.
EdV : Quid de l’avenir du Parti socialiste européen alors ? Car il y avait une grande ambition pour le PSE avec son président Poul Nyrup Rasmussen, la possibilité d’y adhérer directement...
Pervenche Berès : La difficulté c’est que quand on a aussi peu de représentants au Conseil européen, on a du mal à organiser un socle de résistance commune. On a un peu l’impression que chaque Etat membre au Conseil est montré du doigt si il a une présidence socialiste et qu’au fond ce que les non-alignés avaient fait à l’époque, on a du mal à l’organiser entre gouvernements socialistes face à la pression des marchés. Je crois que si s’est passé au Danemark avec la victoire formidable de notre collègue Helle Thorning-Schmidt, le vote à Berlin il y a quelques jours (triomphe de la gauche, sociaux-démocrates et verts en tête, lors des élections législatives locales du 18 septembre dernier, ndlr), la victoire vraisemblable des socialistes français puis des socialistes allemands doit permettre de reconstruire cette dimension européenne du socialisme.


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