« Qui dois-je appeler en Europe ? », la fameuse question qu’aurait posée Henry Kissinger, secrétaire d’Etat américain, a été reformulée à toutes les sauces ces dernières semaines. Malgré l’insistance des journalistes, aucune réponse claire n’a été apportée. « Je crois que ce doit être le haut représentant », confie Elmar Brok, député européen (Parti Populaire Européen – Démocrates chrétiens) et rapporteur sur le sujet. Lorsque le journal Le Monde pose en substance la même question à Bernard Kouchner, ministre français des affaires étrangères, ce dernier confesse ses doutes : « Je ne sais pas, ce n’est pas précisé dans le traité. L’expression des vingt-sept Etats, ce sera le président du Conseil. Je vois plus le haut représentant comme un homme ou une femme d’action, qui n’ira pas négocier autant que les autres mais appliquera leurs décisions [1] » . On ne peut donc, à l’instar d’Herman Van Rompuy, qu’attendre un coup de fil du président américain Barack Obama. D’ici-là, la Maison Blanche a fait savoir dans un simple communiqué qu’elle se réjouissait de travailler avec Herman Van Rompuy, le président du Conseil, avec Catherine Ashton, la nouvelle représentante de la diplomatie européenne, mais aussi avec José Manuel Barroso, président de la Commission. En un communiqué, tout est dit… Difficile donc de savoir qui est le chef de l’orchestre européen et qui est responsable en cas de fausse note sur la scène internationale.
Deux pas en avant, un pas en arrière
Ces considérations peuvent paraître anecdotiques. Mais elles démontrent que les Etats membres n’ont pas réussi à s’accorder sur des définitions claires et fortes des postes clés de l’Union. Une des raisons de ce flou artistique tient aux réticences nationales à donner plus de compétences à l’UE dans le domaine de la politique étrangère. Si

- Herman Van Rompuy
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Le nouveau Président du Conseil européen jouera-t-il un rôle prédominant sur la scène internationale ?
Catherine Ashton se voit aujourd’hui affublée du titre de « haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » (disons « HR ») et non de « ministre européen des affaires étrangères », c’est en partie à cause de son mentor Tony Blair. Le terme, prévu par le traité constitutionnel (matrice du traité de Lisbonne), sonnait trop fédéraliste pour certains Etats Membres, particulièrement pour le Royaume-Uni. Toutefois, certains progrès ont été accomplis par rapport à l’ancienne version du poste de « HR » (occupé jusqu’alors par Javier Solana). La nouvelle « HR » sera en effet commissaire européenne chargée des relations extérieures et vice-présidente de la Commission (la commissaire sortante étant Benita Ferrero-Waldner). Elle devra ainsi recevoir l’aval du Parlement européen ce qui lui confère une légitimité supplémentaire. Elle disposera également d’un service européen d’action extérieure (SEAE) composé de fonctionnaires de la Commission, du Conseil et des Etats membres.
Le grand oral
Ce corps unique de fonctionnaires représente une des principales innovations du traité de Lisbonne. Et son organisation, l’un des thèmes-clés qui sera abordé lors de l’audition de Catherine Ashton au Parlement européen en janvier 2010. Gabriele Albertini (Parti Populaire Européen – Démocrates chrétiens), président de la commission parlementaire affaires étrangères, témoigne de l’importance des enjeux : « Notre commission, mais aussi l’ensemble du Parlement, donnera son opinion sur la mise en place de ce service et c’est important de comprendre à quelle institution il appartiendra. Sera-t-il un outil de la Commission, par conséquent soumis à un contrôle budgétaire du Parlement, ou une agence sui generis détachée des trois institutions ? C’est la principale question que je souhaiterais poser ».

- Gabriele Albertini (PPE, Italie)
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Le Président de la Commission des Affaires étrangères du Parlement européen et ses collègues députés européens ont de nombreuses questions à poser à Mme Ashton lors de son audition de Janvier (© European Parliament sur Flickr.com)
Et à ne pas en douter, d’autres sujets feront débat, comme les origines de lady Ashton : « Comment allez-vous faire pour devenir haute représentante aux affaires étrangères alors que la Grande-Bretagne est le pays qui par définition a toujours tout fait pour qu’il n’y ait jamais de politique étrangère européenne ? », voilà la principale question que la députée verte Isabelle Durant, vice-présidente du Parlement européen, aimerait poser à Catherine Ashton. Son manque d’expérience diplomatique risque également d’être épinglé, mais certaines personnalités politiques, à l’instar de l’eurodéputé libéral Louis Michel, lui reconnaissent de nombreuses qualités. « Si quelqu’un connaît Cathy Ashton au niveau de la Commission, c’est moi », explique l’ancien commissaire chargé de la coopération au développement et de l’aide humanitaire. Dans le cadre des accords de partenariat économique, il a collaboré avec la baronne Ashton, auparavant commissaire au commerce extérieur. « J’ai vu son talent de négociatrice, précise-t-il, son empathie, son sens de l’humain (…) Elle m’a épaté ». Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du Parlement européen, nombreux sont ceux qui souhaitent être surpris.
Carence stratégique
Même si l’Union se dote de nouveaux instruments diplomatiques, sa vision du monde demeure toujours aussi floue. Pourtant, la grande majorité des citoyens européens - en moyenne 73% - désire que l’UE exerce un leadership global [2] . Ce souhait ne correspond cependant pas aux politiques menées par les gouvernements européens, enclins à agir en ordre dispersé dans le domaine international. Alors que Barack Obama se rapproche de la Chine, l’UE doit impérativement se penser comme un acteur et un partenaire de taille. Une idée exprimée dans un rapport récent du European Council on Foreign Relations (ECFR) [3] , un institut de recherche européen. Selon Jeremy Shapiro et Nick Witney, auteurs de cette étude, les Européens se bercent dans l’illusion qu’ils ont une « relation spéciale » avec les Etats-Unis et qu’ils en dépendent pour assurer leur sécurité. Une « naïveté » qui conduit souvent à suivre l’allié américain. Or, le monde a changé, et les Etats membres doivent aujourd’hui se comporter de manière réaliste et pragmatique, comme il leur arrive de le faire dans le domaine économique : trouver un accord et parler d’une seule voix avec les autres grands acteurs mondiaux.
Concrètement, la haute représentante devra construire des consensus autour de sujets aussi épineux que la reconnaissance du Kosovo, le conflit israélo-palestinien, l’attitude à l’égard de la Russie et de la Géorgie morcelée - pour ne citer que quelques problématiques situées aux frontières de l’Union. Nul doute que lorsque Catherine Ashton, alors présidente de la Chambre des Lords, a bataillé ferme pour que ses pairs adoptent le traité de Lisbonne, elle ne s’imaginait pas que ce texte lui poserait des défis bien plus grands. Si elle souhaite que Barack Obama passe ce fameux coup de fil à l’Union, la haute représentante devra composer avec ses collègues de l’orchestre européen. Ensemble, ils devront accorder leurs violons et exploiter le meilleur de leur partition.
(Logo : ©European Parliament sur Flickr.com)










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