Enquête sur un déni à grande échelle

Bien qu’une série de mesures concrètes soit à l’étude au niveau européen et que la France ait immédiatement bloqué les avoirs financiers du président déchu, les déclarations tardives de soutien aux Tunisiens n’effacent pas le malaise : le retournement inattendu de la situation en Tunisie mettent surtout en évidence le soutien qu’apportaient les autorités françaises et européennes à l’ancien régime. Nombre de responsables politiques de tous bords, en France et en Europe, ont préféré ignorer les exactions qui y étaient commises autant que leurs propres valeurs de justice et de démocratie. Comment comprendre cet aveuglement, tenace jusqu’aux derniers moments du règne de Ben Ali ?


Chronologie des événements

- 17 décembre 2010 : le marchand ambulant Mohammed Bouazizi est interpellé par une agent de police qui lui confisque son étal. Il s’asperge d’essence devant la sous-préfecture de Sidi Bouzid et allume le feu. Début des manifestations.

- 22 décembre : les troubles se sont étendus aux localités vosines. Houcine Neji escalade un poteau et meurt électrocuté en criant qu’il ne supportait plus « la misère », ni « le chômage ».

- 27 décembre : Lofti Gadri se jette dans un puits à quelques kilomètres de Gdéra, et porte à trois la série de suicides répertoriée en Tunisie. D’autres jeunes gens s’immolent par la suite, ou tentent de le faire, en Algérie et en Egypte, en Mauritanie, au Yémen et au Maroc.

- 28 décembre : visite de Ben Ali à Mohammed Bouazizi au centre de traumatologie et des grands brûlés de Ben Arous. Premier discours du président, où il dénonce l’instrumentalisation des manifestants par certains partis.

- 29 décembre : le ministre de la communication, Oussama Romdhani, est limogé pour avoir empêché les médias de diffuser l’information sur les manifestations.

- 30 décembre : NesmaTV diffuse un débat entre avocats et journalistes sur les manifestations. La violence n’est pas évoquée, mais la censure des médias et la corruption le sont. Par ailleurs les jeunes tunisiens utilisent massivement Internet pour diffuser de l’information et leurs revendications.

- 31 décembre : des avoctas, qui ont rejoint le mouvement avec des brassards rouges, sont tabassés par les forces de police à Tunis, Groumbalia, Sousse, Monastir, Mahdia, Gafsa et Jendouba.

- 4 janvier : mort de Mohammed Bouazizi.

- 8-10 janvier : la répression des émeutes à Thala et Kasserine fait plus de 50 morts. L’armée est entrée en scène et a pris possession de la ville de Kasserine. Des milices armées interviennent dans les émeutes sans que l’on sache précisément quel est leur lien avec le pouvoir.

- 10 janvier : second discours du président Ben Ali. 300 000 emplois sont annoncés, les émeutes sont qualifiées d’actes terroristes orchestrés depuis l’étranger. Les écoles et les universités restées fermées à l’issue des vancances et jusqu’à nouvel ordre.

- 11 janvier : le mouvement atteint Tunis. Les manifestants saccagent des magasins, brûlent une banque dans la banlieue de la capitale.

- 12 janvier : limogeage du ministre de l’Intérieur, Rafik Belhaj Kacem, accusé de la répression des manifestations. Le couvre-feu est instauré à Tunis.

- 13 janvier : discours du président Ben Ali : « Je vous ai compris », annonce-t-il. Le président ne se représentera pas en 2014 et affirme qu’il approfondira le pluralisme, baissera le prix des produits de première nécessité et créera des emplois. You Tube et Dailymotion sont accessibles en Tunisie le soir même. Le chef de l’état-major de l’armée refuse l’ordre de tirer sur les manifestants.

- 14 janvier : Ben Ali quitte la Tunisie de façon précipitée et inattendue en fin d’après-midi. Le couvre-feu général est instauré. Les violences de la nuit, dues notamment aux milices armées obligent les habitants à assurer l’ordre eux-mêmes avec l’armée.

- 15 janvier : selon la Constitution, l’ancien président de l’Assemblée, Foued Mebaza devient président par intérrim, et le premier ministre Mohammed Ghannouchi qui avait assuré la vacance du pouvoir depuis la veille redevient premier ministre. Un gouvernement d’union nationale est formé, incluant des personnalités de l’UGTT, syndicat unique et de l’opposition.

- 18 janvier : face à l’insistance des manifestations, qui ont continué à demander la dissolution du RCD et le départ des anciens ministres du gournement, Foued Mebaza et Mohammed Ghannouchi démissionnent de leurs responsabilités au sein du parti unique le Rassemblement constitutionnel démocratiqe (RCD). Les trois ministres de l’UGTT démissionnent en signe de protestation.

- 21 janvier : discours du premier ministre : « J’avais peur, comme tous les Tunisiens. »

- 22 janvier : une caravane part du centre du pays vers la capitale pour demander le départ du gouvenrment d’unité nationale.

- 26 janvier : les manifestations s’intensifient dans l’attente d’un remaniement ministériel. Il devrait concerner les ministères régaliens, qui étaient restés aux mains des anciens du régime. Annonce par le gouvernement d’un prochain mandat d’arrêt international contre Ben Ali.


Cette enquête comporte plusieurs parties. Pour un accès direct, en particulier à la troisième partie et nos révélations sur la complaisance de l’Europe :
- 1. L’édifiant retour sur les réactions diplomatiques européennes
- 2. Les mesures concrètes de l’Europe, qui seront annoncées le 31 janvier 2011
- 3. Enquête sur un aveuglement


Quoi qu’il arrive désormais en Tunisie, les événements des dernières semaines ouvrent des possibilités d’avenir. L’ancien ordre s’est fissuré et les Tunisiens s’expriment. Même ceux qui manquent de courage physique le disent : « Plutôt mourir que de retourner à la case départ. Moi je disparais, mais ceux qui viendront après ne vivront pas ça ». C’est l’état d’esprit général en ce moment en Tunisie. « Il y a eu trop de sacrifices », nous dit Yamina Belkhodja, de la délégation de la Commission européenne à Tunis. Interrogée sur l’activité de la délégation en temps de crise, elle ne peut s’empêcher d’évoquer l’émotion du pays.

En Europe, très loin de cette émotion, les discours officiels sont à contretemps. Les classes politiques française et européenne ont cafouillé. La chute de l’ex-président tunisien les a pris en flagrant délit de complaisance pour un régime qui apparaît aujourd’hui comme indéfendable. Les principaux responsables se sont simplement tus lorsque, contre toute attente, Ben Ali a quitté la Tunisie. Le malaise est palpable, et la question se pose : pourquoi avoir soutenu jusqu’au bout la dictature ?

Alain Juppé, ministre de la défense, en donne des raisons très justes, en marge de ses vœux à la presse, le 17 janvier : « Tous les pays, disons occidentaux (…), ont considéré que la Tunisie était un pays stable politiquement, qui se développait économiquement, où le statut de la femme s’améliorait, où des classes moyennes émergeaient, où un effort important était fait du point de vue de l’éducation (…). Sans doute avons-nous, les uns et les autres, sous-estimé le degré d’exaspération de l’opinion publique face à un régime policier et dictatorial ». Reste à expliquer cette erreur d’appréciation.


1. L’ÉDIFIANT RETOUR SUR LES RÉACTIONS DIPLOMATIQUES EUROPÉENNES

- L’épisode Alliot-Marie et le scandale de la diplomatie française

La France, de loin le principal investisseur européen en Tunisie, bénéficie d’une grande influence à Bruxelles sur ce dossier. Mais de l’Elysée au Quai-d’Orsay, en passant par le Service européen pour l’action extérieure, personne n’a échappé à cet aveuglement collectif.

Le soir du 14 janvier, date du départ de Ben Ali, l’Elysée s’était contenté d’un communiqué de presse a minima :« la France prend acte de la transition constitutionnelle annoncée par le premier ministre Ghannouchi ». Pressé par les médias, l’entourage du président évitait les commentaires : « la situation change d’heure en heure, et plutôt que de faire des déclarations à tort et à travers, nous préférons préparer notre action », disait-on. Lors d’une conférence de presse lundi 24 janvier, Nicolas Sarkozy s’exprime enfin officiellement sur la Tunisie :« c’est un peuple frère qui a décidé de reprendre en main son destin. Derrière l’émancipation des femmes, l’effort d’éducation, le dynamisme économique, l’émergence d’une classe moyenne, il y avait un sentiment d’étouffer dont – il faut bien le reconnaître – nous n’avions pas pris la juste mesure ».

La « juste mesure » avait manqué, effectivement, à son gouvernement. Déjà épinglée en août 2010 par le Canard Enchaîné pour ses vacances à Hammamet dans une suite présidentielle, Michèle Alliot-Marie, ministre des affaires étrangères, illustrera le niveau de complaisance de la France le 11 janvier lors de la séance des questions au gouvernement . A l’Assemblée Nationale, le député communiste Jean-Paul Lecoq l’interpellait sur son silence au sujet de la « dictature » en Tunisie et des dizaines de civils tués le week-end précédent : « cela montre le bien-fondé de la politique que nous voulons mener quand nous proposons que le savoir-faire de nos forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier, permette de régler des situations sécuritaires de ce type », avait-elle réagi.

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Portrait de Ben Ali dans une rue de Tunis quelques jours avant sa fuite.

Le même jour, Bruno Lemaire, ministre de l’agriculture, déclarait à Canal + : « le président Ben Ali est quelqu’un qui est souvent mal jugé », mais « il a fait beaucoup de choses », alors que Frédéric Mitterrand, ministre de la culture, avait déjà réagit sur la même chaîne : « dire que la Tunisie est une dictature univoque, comme on le fait si souvent, me semble tout à fait exagéré ».

Plusieurs personnalités, notamment du Parti socialiste, ont demandé depuis la démission de Michèle Alliot-Marie, et les deux députées françaises du groupe Europe Ecologie-Les Verts du Parlement européen, Hélène Flautre et Eva Joly, ont adressé le 20 janvier une lettre à Nicolas Sarkozy avec la même requête.

- Les déficiences initiales de la diplomatie européenne

De son côté, en 2009, la Commission européenne se félicitait que la Tunisie ait relancé sa coopération renforcée avec la France concernant les « violences urbaines » et la « cyber-criminalité ».

Après le départ de Ben Ali, la Haute Représentante de l’Union pour les affaires étrangères, Catherine Ashton, et le commissaire en charge de la politique de voisinage, Stefan Füle ont publié une déclaration écrite, le 17 janvier : « nous saluons le courage du peuple tunisien et rendons hommage à la lutte pacifique qu’il mène pour faire valoir ses droits et ses aspirations démocratiques. (…) L’UE est prête à fournir une assistance immédiate afin de préparer et d’organiser le processus électoral (…). Si une demande lui est adressée dans ce sens, elle est également prête à déployer l’assistance nécessaire pour aider les autorités tunisiennes aux besoins urgents ».

Dans son contenu, la déclaration est appréciable. Mais face à un moment historique aussi exceptionnel, dans un pays « ami » aussi proche, pourquoi la chef de la diplomatie européenne n’est-t-elle pas intervenue en personne auprès de la presse ? D’autant qu’une semaine auparavant, les mêmes responsables européens avaient provoqué le malaise en appelant la Tunisie à « la retenue dans l’usage de la force ». Jeudi 21 janvier, la porte-parole de Catherine Ashton, Maja Kocijancic, répondait à trois questions de journalistes lors de l’habituel point presse en se contentant de répéter que la haute représentante de l’Union faisait tout ce qu’il est possible de faire.

Interrogée sur « l’input de Mme Ashton », vivement critiquée sur l’insuffisance de la diplomatie européenne, Maja Kocijancic souligne que « des mesures concrètes sont à l’étude », et cite en premier lieu « l’assistance humanitaire ».


2. DES MESURES CONCRÈTES POUR LE 31 JANVIER

Comme le souligne un membre de la représentation française à Bruxelles, « il y a les déclarations et il y a ce qu’on fait, et c’est sur l’action qu’il faut se concentrer maintenant ».

Le conseil des ministres des affaires étrangères qui se réunira lundi 31 janvier devrait ainsi déboucher sur une déclaration commune concernant la Tunisie. D’ici-là, « le train de mesures est en préparation ». Difficile pour l’instant d’en connaître la teneur exacte. La représentation précise « que du point de vue politique, c’est presque acquis : aucun pays ne freine l’avancée des négociations ». Les obstacles seraient plutôt d’ordre juridico-technique.

Selon le Quai-d’Orsay, les mesures à l’étude sont les suivantes :
-  le gel des avoirs de l’ex-président Ben Ali, de sa famille et de son entourage,
-  une « aide à l’organisation des élections et le déploiement d’une mission d’observation électorale »,
-  un « accroissement des fonds européens alloués à la Tunisie »,
-  une « libéralisation accrue des échanges commerciaux et des progrès plus marqués concernant le statut avancé ».

- Une liste difficile à établir

Cependant, pourquoi la liste des personnes concernées est-elle si longue à établir ? Ne connaissait-on pas l’entourage de l’ancien président ? Tracfin, l’instrument de renseignement financier français, semble à peine commencer son enquête sur les montants placés en France par la famille Ben Ali-Trabelsi, et aucune évaluation n’est encore établie pour le moment. Enfin, toujours selon la représentation française, la rédaction du texte réglementaire européen est nettement compliquée par l’absence de procédure internationale préexistante contre « la Famille ». A-t-on vraiment à ce point ignoré les agissements de ce clan, dénoncé aujourd’hui comme une mafia ?

- L’UE poursuivra les négociations amorcées sous la présidence Ben Ali

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La BEI va continuer à assurer les prêts de la Tunisie, notamment pour le développement d’une ligne de train à grande vitesse

Concernant l’aide financière de l’Europe, il semble cependant qu’il y ait une réelle volonté de débloquer des fonds. Cette aide viendra augmenter les 80 millions d’euros par an prévus pour la période 2011-2014 dans le cadre du Plan d’Action de la politique européenne de voisinage : un montant déjà en hausse par rapport à la période précédente. Quant à la libéralisation et au « statut avancé » (statut de coopération renforcée en matière économique et commerciale), ces négociations étaient déjà amorcées sous la présidence Ben Ali. De source officielle, il s’agit surtout d’un approfondissement. « La zone de libre-échange est déjà en place pour les produits industriels. Les services et l’agriculture sont, eux, en cours de libéralisation, et le statut avancé peut faciliter davantage les échanges. Mais beaucoup a déjà été fait ». La délégation de la Commission européenne à Tunis nous précise que « les négociations pour le statut avancé auraient très probablement abouti de toute façon. Tout au plus, les choses peuvent maintenant être un peu accélérées ».

- La Tunisie a-t-elle réellement besoin d’aide pour organiser des élections ?

Sur le volet électoral nombre de Tunisiens sont en revanche sceptiques quant à l’aide proposée par l’Union Européenne. Les inquiétudes sont en effet davantage d’ordre politique que technique. Interrogée sur l’organisation des futures élections, la journaliste Sihem Bensedrine, fondatrice du site d’information Kalima, met ainsi en garde contre l’infiltration de la Lybie dans las affaires du pays : « c’est une jeune démocratie, elle n’est pas encore sur les rails, et elle a beaucoup d’ennemis. Notre cher voisin Kadhafi essaye maintenant (de nous déstabiliser) avec ce qu’on appelle ici des partis « de carton », des faux partis. Ce sont l’UDU, l’Union démocratique unioniste, et le PUP, Parti de l’unité populaire qui jouent ce rôle-là ».

A l’idée d’accueillir des juristes et experts européens pour l’aide technique législative envisagée par l’Union européenne, elle réagit vivement :« pour être honnête, la Tunisie a beaucoup d’experts, et elle en exporte aussi. Nous n’avons pas de déficit à ce niveau-là ». Sans préjuger des mesures qui seront effectivement annoncées, on peut d’ores et déjà se demander si elles sauront se démarquer des « erreurs du passé » évoquées par Catherine Ashton et Stefan Füle.


3. ENQUÊTE SUR UN AVEUGLEMENT

Corruption : « Ils ont toujours fermé les yeux avec beaucoup de complaisance »

L’aveuglement européen vis à vis de la corruption se fait désormais jour. « La prise en mains de leur destin » par les Tunisiens aura ainsi clairement mis en lumière les erreurs d’appréciation européennes et françaises en Tunisie. Le niveau de corruption et son impact sur la société tunisienne, et particulièrement les comportements des frères et gendres de la femme du président, Leila Trabelsi, ont apparemment été occultés.

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1980 - 2010 : 30 ans de coopération entre l’Union Européenne et la Tunisie

Les rapports annuels de la politique de voisinage en Tunisie ne mentionnent la question que de façon laconique. En 2008 : « l’évolution de l’indice de perception de corruption est préoccupante et bien que les autorités semblent de ne pas le considérer un problème, elle constitue un obstacle au développement de l’investissement privé ». En 2009 : « la Tunisie a ratifié la Convention des Nations Unies contre la corruption en mars 2008 ». En 2010 : « en matière de lutte contre la corruption, aucun événement significatif n’est à signaler par rapport à 2008 ». De source officielle proche du dossier, il n’existe pas d’étude, de rapport ni de note plus détaillés sur la corruption en Tunisie à la Commission européenne.

Par ailleurs, Philippe de Fontaine Vive, vice-président de la Banque européenne d’investissement (BEI), nous affirme également n’avoir pas observé de corruption en Tunisie concernant les chantiers financés par son institution : « nous avons une procédure de suivi de l’argent investi tout à fait transparente », dit-il, en précisant que sur les 350 millions d’euros octroyés chaque année à la Tunisie par la BEI, aucun centime n’a pu échapper à sa vigilance.

Pour sa part, Sihem Bensedrine, fondatrice du site d’information Kalima, est absolument certaine que des études existent. « Mais ici à la délégation, ils les ont rangées dans les tiroirs : ils ont toujours fermé les yeux avec beaucoup de complaisance ». De fait, il serait étonnant que ni la BEI ni la Commission européenne n’aient jugé bon d’approfondir la question : la Banque mondiale avait déjà calculé en 2004 que la Tunisie perdait jusqu’à trois points de croissance par an à cause de la corruption, malgré son classement moyen dans les statistiques de la perception de la corruption, selon le rapport de Transparency International en date du 26 octobre 2010. Evoquant la question de la disparition de ces documents avec le porte-parole de Catherine Ashton, nous n’avons obtenu aucune réponse.

Droits de l’Homme : l’Union Européenne et ses conditions politiques « théoriques »

Autre point soulevé par les protestations populaires et la chute de Ben Ali : les valeurs européennes de démocratie, de respect des droits de l’homme et de liberté d’expression n’ont pas été défendues très vigoureusement dans le cadre des accords de l’Union Européenne avec la Tunisie.

Les négociations pour le statut avancé, ouvertes en mai 2010, avaient suscité des réactions des défenseurs des droits de l’homme tunisiens. Ils s’étaient adressés aux institutions européennes pour demander davantage de pression sur la Tunisie sur cette question. En juin, l’Etat tunisien adoptait la nouvelle loi « de sécurité économique », l’article 61 bis du code pénal, qui rendait passible de cinq ans de prison tout Tunisien qui tenterait de nuire aux intérêts économiques du pays. Interpellé, le Parlement européen a refusé en décembre dernier de réagir à cette loi.

Marie-Christine Vergiat, députée du Front de gauche (groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique), fait partie de la sous-commission droits de l’homme au Parlement et a rédigé pour son groupe la proposition de résolution rejetée sur l’article 61 bis. « Depuis septembre on réclame un débat d’urgence au Parlement sur la Tunisie, il a toujours été refusé. Je trouve ça hallucinant ».

Leila Mouhib, chercheur au département de politique internationale de l’ULB, à Bruxelles, est spécialiste de la politique de démocratisation de l’Union européenne en Tunisie. Concernant la place accordée à la démocratisation dans les négociations pour le statut avancé, elle précise : « l’essentiel, dans le regard européen sur la Tunisie, était l’immigration, la stabilité, et la lutte contre l’islamisme. (…) Il devait y avoir, dans le cadre du statut avancé, un volet sur l’harmonisation des législations judiciaires, notamment sur les partis politiques, maintenant on peut attendre que cette partie avance ». C’était dit clairement, poursuit-elle, dans les documents de la Commission : « régime autoritaire », « répression de l’opposition, etc., mais la conditionnalité politique, qui permettait de suspendre les accords commerciaux s’il y avait violation des droits de l’homme, n’a jamais été utilisée ».

Interrogée sur cette condition politique, un responsable de la direction générale de la politique de voisinage de la Commission européenne nous répond que « c’est une question théorique : dans les faits, ce sont plus des questions de politique qui jouent », avant de conclure : « qu’à présent, il est plus urgent de regarder vers l’avenir ».

A propos de l’intention démocratique de l’Union en Tunisie, Leila Mouhib souligne : « il faut voir dans les semaines qui viennent si l’Union européenne est prête à soutenir qui ne lui est pas favorable, comme les communistes et les islamistes. Pour le moment elle n’en a pas touché mot. Voir si elle privilégie son soutien affirmé à la démocratie ou la stabilité, dans l’hypothèse où la contestation populaire continue ».

Le Réseau euro-méditerranéen des droits de l’homme (REMDH) a publié en septembre 2010 un rapport intitulé « Les incohérences des politiques européennes face aux violations des droits de l’homme en Tunisie ». Il détaille notamment la façon dont l’Etat tunisien prend en charge les désirs européens de contrôle de l’immigration clandestine en provenance de Tunisie et d’Afrique et de lutte contre le terrorisme.

Economie : le mirage tunisien et l’aveuglement des experts

« Dans la lutte contre le terrorisme, comme dans les autres domaines, la Tunisie a adopté tous les discours des instances internationales. Les technocrates européens voient dans le pays l’image exacte de ce qu’ils veulent voir », explique Benoît Eugène, directeur de la revue Agone, et ancien chercheur à l’Institut français de recherche sur le Maghreb contemporain, à Tunis. Ce côté « premier de la classe » et ce « jeu de miroirs » permet de mieux comprendre que les dirigeants européens et français aient eu l’air de tomber des nues en découvrant que les Tunisiens n’étaient pas satisfaits de leur condition.

En mission en Tunisie en juin 2008, le Fonds monétaire international (FMI) déclarait : « La bonne gestion de l’économie et la politique sociale continuent de porter leurs fruits, notamment à travers une accélération de la croissance, une amélioration des indicateurs sociaux et la préservation des grands équilibres macroéconomiques. »

Effectivement, confirme Benoît Eugène, « la balance commerciale est toujours en équilibre », « tous les indicateurs sont remplis avec soin ». Mais les résultats sont souvent faux. Au final, les affirmations du FMI selon lesquelles « la politique dynamique des autorités a permis de renforcer davantage la solidité du système bancaire », ou que « les autorités continuent à intégrer davantage l’économie tunisienne à l’économie régionale et mondiale », sont également fausses et reposent sur des indicateurs insuffisants et sur une certaine tolérance aux montages douteux.

Le système des prêts bancaires est très lié au système des privilèges d’un petit nombre… qui étaient autorisés à ne pas rembourser leurs dettes. Béatrice Hibou, chercheur au CERI, Centre d’études et de recherches internationales à Paris, avait détaillé l’ensemble de ces faux-semblants dès 1999 dans son texte « Tunisie, le coût d’un miracle » : « Les « prêts non remboursables » font partie d’un échange entre le monde économique et le pouvoir : certes, les hommes d’affaires proches du régime en ont largement bénéficié (et continuent sans doute, puisque de nombreuses cessions de sociétés privatisées ont été financées par des crédits de banques publiques), mais ils ne sont pas les seuls. » L’Etat lui-même, par exemple, manipule les comptes de la banque centrale et des banques privées dans le but d’équilibrer son budget.

Le même type d’œillères semble servir à nombre d’intellectuels et de chercheurs. Antoine Sfeir, spécialiste du monde arabe très reconnu dans les médias français , publiait en hiver 2010 un numéro des Cahiers de l’Orient intitulé « L’exception tunisienne » dont les têtes de chapitres sont éloquentes : « Un rempart contre l’intégrisme », « La Tunisienne dans la cité », « Des succès économiques confirmés », « Les infrastructures de solidarité ». La classe politique française et européenne n’est donc pas la seule à avoir sous-estimé l’exaspération de l’opinion publique tunisienne.

Les manifestations tunisiennes, en même temps qu’elles ont révélé les dysfonctionnements économiques, sociaux et politiques du pays, rendent caduque l’image de la Tunisie de premier de la classe du FMI, la satisfaction européenne face au développement économique, aux mesures de solidarité, aux soucis environnementaux de l’ex-président. L’image que l’on voulait voir s’est fissurée. Restent les raisons qui ont pu pousser à fermer les yeux pour mieux voir le mirage.

Benoît Eugène observe, principalement dans la tradition des facultés de droit françaises, une conviction bien ancrée et « teintée d’orientalisme » : les pays arabes possèdent, comme une sorte de particularité culturelle, une forme spéciale de démocratie.

A ce titre, les citations de présidents français en visite en Tunisie sont éloquentes. En 1991 François Mitterrand déclarait « La Tunisie est un pays accueillant et les Français auraient bien tort de s’écarter de ce chemin favorable aux vacances ». En 1995 Jacques Chirac disait « Le président Ben Ali a engagé son pays sur la voie de la modernisation, de la démocratie et de la paix sociale. La Tunisie est en marche vers le progrès et la construction d’un Etat de droit, les avancées vers la démocratie se font jour après jour ». Ou encore à Paris, à propos de la grève de la faim à Tunis de l’avocate et opposante Radia Nasraoui : « Le premier des droits de l’homme, c’est manger, être soigné, recevoir une éducation et avoir un habitat. De ce point de vue, il faut bien reconnaître que la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays ». Ou plus récemment Nicolas Sarkozy de dire « Je veux aussi et enfin rendre hommage, Monsieur le Président de la République, à votre lutte déterminée contre le terrorisme, qui est le véritable ennemi de la démocratie. Et croyez bien que pour la France, la lutte contre le terrorisme engagée ici, c’est important ».

Aujourd’hui les touristes sont partis, une partie de la population s’est paupérisée et les « amis » de l’ancien dictateur sont bien gênés aux entournures. Les Tunisiens ont décidé que troquer leur liberté au nom de la sacro-sainte guerre contre le terrorisme menée par les pays occidentaux, alors qu’eux-mêmes se paupérisaient devait cesser. Maintenant reste à savoir jusqu’où les « amis » européens accompagneront le pays dans sa transition démocratique.


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EY
28 janvier 2011
19:45
Tunisie : le récit du grand aveuglement de l’Europe

Excellente enquête !

Afrique, Caraïbes et Pacifique
La valeur ajoutée de l’UE, pour n’être pas nulle, demeure encore limitée. Reportage sur place.
Entretien avec Jean-Marc Ferry, philosophe et professeur à l’Université Libre de Bruxelles.

Autres langues de cet article :

Tunesien : Fatale Verblendung Europas

Auteurs

Maha GANEM

Directrice du développement Groupe, coordinatrice des rédactions

Après un Master en communication et négociation internationale à l’Université de Provence, et un Master en Journalisme politique et communication institutionnelle à l’international à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, Maha a rejoint le (...)

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