Top départ pour le gouvernement « noir-jaune »
En signant le traditionnel « accord de coalition » qui scelle le départ de tout gouvernement allemand, Angela Merkel (présidente des chrétiens-démocrates de la CDU), Horst Seehofer (président des chrétiens-sociaux bavarois de la CDU) et Guido Westerwelle (président des libéraux du FDP) ont concrétisé le mandat qui leur avait clairement été attribué par les électeurs quasiment un mois jour pour jour auparavant, lors des élections du 27 septembre dernier. Première puissance économique et démographique d’ Europe, l’ Allemagne change de direction politique, en passant de la grande coalition entre CDU/CSU et SPD à une alliance clairement orientée à droite. Même si la CDU d’Angela Merkel reste le principal parti du parlement et du gouvernement, et dispose donc toujours du privilège de désigner le chancelier (en l’occurrence la chancelière), l’ orientation générale de la politique allemande pourrait en être profondément modifiée. Difficile alors, à l’instar de Julien Frisch de parler de continuité. Toutefois, il ne faut pas non plus surestimer la portée du changement : plus que de rupture, il s’agit en fait d ’une clarification après quatre ans d’alliance contre-nature entre la droite et la gauche. Cette clarification peut-elle emporter le reste de l’Europe dans son sillage ?
Tout au long de la dernière législature, Angela Merkel a cultivé une image de rassembleuse, de chancelière de tous les allemands capable de dépasser les clivages. Protestante, « Ossie » (expression mi-comique mi-péjorative pour désigner les Allemands originaires de l’ancienne RDA) et femme dans un parti traditionnellement masculin, catholique et implanté à l’Ouest, la chancelière a su jouer la carte personnelle pour maintenir une image consensuelle. Le succès en demi teinte de la CDU/CSU (qui reste de loin le premier parti mais ce surtout grâce à l’effondrement du SPD, car la CDU/CSU elle-même n’a réalisé, avec 33,8% des voix, que le second plus mauvais score électoral de son histoire depuis 1949) est d’abord le sien. Érigeant le compromis comme une véritable doctrine politique, la chancelière s’est montrée à l’ aise au sein de la grande coalition : grâce à sa populaire ministre CDU de la famille, elle a modernisé son parti sur les questions sociétales ; grâce à son alliance avec le SPD, elle a su consolider l’économie sociale de marché ainsi que l’agenda 2010 du gouvernement rouge-vert de Gerhard Schröder ; enfin, grâce à son sens de la concertation et à sa large majorité, elle a pu mettre en place une réforme du fédéralisme. De même, au plan européen, Angela Merkel a pu représenter un point de convergence entre conservateurs et sociaux- démocrates, entre Est et Ouest, entre gardiens des intérêts nationaux et défenseurs de l’ ambition communautaire : elle a démontré son sens diplomatique à plusieurs reprises, notamment lors des négociations sur le budget européen, sur la signature du traité de Lisbonne, sur la réorganisation d’ un grand groupe européen tel qu’EADS ou sur les négociations climatiques (Paquet Energie- Climat).
La grande coalition, source de paralysie
Néanmoins, pour beaucoup d’ observateurs, la capacité de compromis de la chancelière répondait plus à une nécessité qu’à une véritable politique : la grande coalition avait certes été rendue nécessaire par les résultats inattendus des élections de 2005, mais celle-ci ne pouvait être que provisoire, et ne représentait pas d’option politique cohérente et durable sur le long terme. Ainsi, dans son numéro du 21 septembre 2009, l’hebdomadaire britannique « The Economist » appelait les électeurs allemands à voter libéral : titrant « Libérez- la ». Prison pour les uns, garde- fou pour les autres, la grande coalition n’aura surtout été qu’un passage obligé. De fait, peu de grands choix politiques ont été faits sur les questions sociales (quid des 35 h dans les branches dans lesquelles elles sont appliquées, de la sécurité sociale, du salaire minimum ?), économiques, énergétiques (relance ou sortie du nucléaire ?) ou de politique étrangère (élargissement de l’ UE à la Turquie, attitude vis-à-vis de la Russie et des Etats- Unis). Pour l’Europe, ces cinq ans de grande coalition auront été cinq ans passés à attendre une Allemagne qui ne savait pas où elle allait.

- Quel avenir pour le nucléaire en Allemagne ?
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Avec l’arrivée des FDP, c’est toute la politique industrielle et environnementale de l’ Allemagne qui risque d’être bouleversée : un abandon de la sortie progressive du nucléaire en Allemagne prévue par le gouvernement rouge - vert précédent.
A cette indécision s’est ajoutée la critique récurrente de l’apparition d’un certain « égoïsme allemand ». De fait, en favorisant la discipline budgétaire et surtout une très forte modération salariale, l’ Allemagne a fait le choix de la compétitivité nationale à l’export... aux dépends de nombre de ses partenaires européens, qui sont aussi ses premiers partenaires commerciaux. De plus, l’attitude frileuse de la chancelière lors de l’éclatement de la crise financière (attitude qui tend à persister aujourd’hui vis-à-vis des efforts européens communs pour lutter contre la crise économique) de même que son soutien très national à certains secteurs, comme l’automobile (avec principalement le cas Opel) et les banques, ont miné la solidarité européenne. Pourtant, comme le rappelle J. Delors, l’ Allemagne est plus « un symbole du malaise européen » qu’un véritable coupable.
Clarifications politiques
Aujourd’hui, quoi qu’on pense de cette nouvelle direction, celle-ci semble au moins clarifiée. Même si la collaboration avec les libéraux (qui ont fortement progressé lors des dernières élections) ne sera pas aisée tous les jours pour Angela Merkel, comme l’ont prouvé des négociations plus difficiles que prévu pour former constituer un programme et une équipe de gouvernement, la chancelière dispose tout de même de marges de manoeuvres politiques bien plus larges qu’avant.
Au niveau européen, la volonté du FDP et de la CDU de repousser la sortie du nucléaire prévue par l’ancien gouvernement rouge-vert aligne l’Allemagne sur la position de plusieurs de ses partenaires européens, dont la France. Avec Bernard Guetta, on peut entrevoir une « convergence durable des politiques de la France et de l’Allemagne passant par la définition de politiques industrielles communes ».

- Blocage ou renforcement du couple franco- allemand ?
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Les relations entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ne sont pas aussi intenses que celles de François Mitterrand et Helmut Khol. Pourtant, leur volonté commune de développer leur collaboration est encourageante... même si les choix sociaux et économiques peuvent diverger.
De manière générale, la nouvelle Allemagne va se rapprocher des positions de la France de Nicolas Sarkozy, : une opposition assumée à l’entrée de la Turquie dans l’ UE de la part de la chancelière, un difficile équilibre entre engagement de baisses des impôts et contrôle des déficits, un choix en faveur du nucléaire, une « flexibilisation » plus accentuée du marché du travail et une « pause » institutionnelle dans le projet européen. Ceci signifie-t-il pour autant une remise en marche du moteur franco- allemand ? Ce n’est pas si simple, comme le présente Le Monde ou son ancien directeur Jean - Marie Colombani : même si la volonté de prolonger l’intégration franco-allemande, par exemple un nouveau traité de l’ Elysée, peut exister, les idées françaises restent toujours en contradiction avec celles de l’Allemagne, et en particulier des libéraux du FDP, sur un certain nombre de sujets comme la création d’une véritable politique industrielle européenne voire d’un gouvernement économique européen.
Le poids de la nouvelle Allemagne en Europe
Le défi de la conciliation des positions françaises et des libéraux allemands repose donc sur la capacité de compromis des dirigeants des deux pays, en particulier de la chancelière Angela Merkel et de son nouveau ministre des Affaires Etrangères, le président du FDP Guido Westerwelle, qui apparaît comme le grand vainqueur du dernier scrutin. A eux de montrer qu’il peuvent renouer avec la tradition de Hans- Dietrich Genscher et Helmut Kohl, les deux hommes politiques qui ont gouverné aux destinées de l’Allemagne durant les années 1980, et en particulier au moment de la réunification.

- Guido Westerwelle, le prochain homme fort d’ Allemagne
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Guido Westerwelle est le véritable gagnant des élections : leader du FDP, futur vice- chancelier, son influence sera d’autant plus grande qu’il pourra s’appuyer sur un groupe parlementaire important (93 sièges).
L’Allemagne devra en outre revoir sa stratégie d’influence en Europe : jusqu’à aujourd’hui, la large majorité dont disposait la grande coalition lui assurait un large périmètre d’action non seulement à l’intérieur de l’Allemagne, mais aussi au niveau européen, puisque les deux principales délégations de députés allemands au Parlement européen étaient susceptibles de la soutenir. On peut dorénavant s’attendre à une opposition plus dure de la part du SPD tant au Bundestag qu’au Parlement européen.
En ce qui concerne l’exécutif européen, l’Allemagne vient de désigner Günther Oettinger, le ministre-président CDU du Land de Bade-Wurttemberg, comme son candidat à un poste de commissaire... choix pour le moins surprenant puisqu’il s’apparente plus à une porte de sortie, voire une voie de garage et un moyen de se débarrasser d’un homme politique « grillé » sur le plan intérieur et sans aucune expérience ni aucun intérêt manifeste pour les questions européennes. Un choix qui semble donc correspondre peu aux revendications de la République fédérale d’obtenir un poste stratégique comme le Marché intérieur, le Commerce, la Concurrence ou les Affaires étrangères.
Qu’il s’agisse des hommes ou des politiques, l’Allemagne devra encore faire la preuve de son leadership européen, c’est-à-dire de sa capacité à être solidaire de ses partenaires et porteuse d’une ambition collective, mais elle semble en tout cas s’en être donné les moyens. En ces temps de crise économique, l’Europe en a cruellement besoin.
Logo : fdp-bundestagsfraktion, flickr.com










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